Pourquoi la paix ne vient pas en RDC ?

Pourquoi la paix ne vient pas en RDC ?

Lignes rouges vitales, négociations bloquées et voies de sortie radicales

La ville d’Uvira est totalement tombée entre les mains des rebelles de l’AFC/ M23 soutenus par le Rwanda le 10 décembre 2025 (United Nations, 2025). Cet événement est particulièrement notable pour plusieurs raisons. D’une part, il est intervenu six jours après la signature d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda sous l’égide du président Donald Trump. D’autre part, cette ville était considérée comme le dernier verrou vers le Katanga, coffre-fort du gouvernement congolais et base stratégique des réseaux du kabilisme qui pourrait passer entre les mains des rebelles ; une menace militaire suffit à exercer une pression sur Kinshasa et à altérer la stabilité politique restante.

À en croire les réactions de Kinshasa – notamment celles de Patrick Muyaya, ministre de la Communication et des Médias et porte-parole dugouvernement, puis de Thérèse Kayikwamba Wagner, ministre des Affaires étrangères–, la réponse officielle demeure largement cantonnée à des appels à la condamnation internationale et à la prise de mesures. Comme si les expériences passées n’avaient pas déjà amplement démontré les limites d’une telle approche, essentiellement déclaratoire et tournée vers l’extérieur.

Du côté rwandais, le discours s’inscrit dans le même registre justificatif. Le ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, puis le président de la République, Paul Kagame, ont repris un narratif bien connu : la responsabilité de la prise de la ville d’Uvira incomberait à la RDC, accusée d’agir avec l’appui des FDLR et de l’armée burundaise. À cela s’ajoute l’argument selon lequel l’action de l’AFC/M23 serait motivée par la nécessité de protéger les populations tutsies présentées comme victimes de massacres imputés aux autorités congolaises et à ses partenaires armés.

À côté de ces belligérants, l’ensemble de ce que l’on désigne comme la « communauté internationale » reprend une rhétorique désormais lassante pour les victimes de cette guerre : l’appel à la paix. Les accords devraient être respectés, affirme-t-on, et toutes les parties sont invitées à privilégier la voie du dialogue. Certains acteurs, comme le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, vont jusqu’à condamner explicitement l’AFC/M23 et le Rwanda. D’autres, à l’instar de la Belgique, adoptent une posture plus prudente, se contentant d’appeler au respect des accords, sans désigner clairement de responsables ou prendre des mesures fermes. Malgré la rare fermeté du gouvernement américain dans cette phase du conflit, cette approche s’est aussi malheureusement révélée à plusieurs reprises incapable de produire des effets dissuasifs significatifs sur le terrain. Bien que l’AFC/ M23 ait annoncé le 16 décembre qu’elle se retirerait volontairement sous certaines conditions, ce qui suggère que la pression américaine porte ses fruits, il s’agit plutôt d’un geste politique qui risque d’avoir peu d’influence sur la complexité du conflit.

L’ensemble de ces acteurs internationaux, qu’ils appellent à la paix avec courage ou avec prudence, oublient de nous dire comment parvenir concrètement à cette paix. La raison reste qu’au regard des rapports de force existants et des intérêts en jeu les modalités concrètes pour parvenir à cette paix sont difficiles à envisager. Autrement dit, à force de recycler des injonctions pieuses et des formules usées pour la paix, les perspectives de cette paix dans la région des Grands Lacs s’assombrissent davantage qu’elles ne s’éclairent. Par exemple, l’on exhorte Kinshasa à dialoguer avec ses opposants, armés et non armés. Un dialogue avec l’opposition politique et d’autres forces dans la société peut certes être envisagé, bien que celle-ci ne dispose d’aucun levier réel pour imposer une discussion substantielle sur les enjeux structurels de la gouvernance du pays.

Mais que signifie ce même appel au dialogue lorsqu’il s’adresse à l’AFC/M23, dont les revendications frôlent une logique de balkanisation et demeurent inacceptables pour une large part de l’opinion congolaise? Que faire de la dimension régionale de cette guerre que l’on ne peut ni ignorer ni réduire à un simple conflit interne et qui aujourd’hui est largement le produit d’une rivalité de pouvoir entre le Rwanda et l’Ouganda et d’une stratégie régionale délibérée du Rwanda ? Comment appréhender la pression croissante exercée par le Rwanda sur le Burundi, alors que celui-ci s’est engagé dans une coopération militaire renforcée avec le pouvoir de Tshisekedi ? Kinshasa demande à l’AFC/M23 de déposer les armes, comme s’il s’agissait d’un simple geste de bonne volonté. Or que vaut une telle injonction lorsque ce mouvement dispose d’un avantage militaire manifeste et que ses cadres les plus influents auraient, dans un tel scénario, tout à perdre ?

On exige enfin du Rwanda qu’il se retire du territoire congolais, sans jamais répondre à la question centrale : que fait-on du fait qu’un tel retrait impliquerait pour Kigali la perte d’avantages géopolitiques et économiques patiemment consolidés depuis près de trois décennies, à un moment où le régime rwandais, vieillissant, cherche précisément à sécuriser sa reproduction et à se réinventer? Comment traiter simultanément les revendications sécuritaires de Kigali autour des FDLR, les responsabilités de Kinshasa dans leur maintien ou leur instrumentalisation, et, plus largement, les questions sensibles des réfugiés congolais et rwandais d’une part et des combattants et des populations civiles hutus rwandais présents en RDC d’autre part, qui constituent un enjeu central – et non résolu – pour la stabilité du régime de Kigali ?

Dans les lignes qui suivent, nous défendons trois thèses. Premièrement, contrairement aux conflits et aux processus de négociation antérieurs en RDC (Simura & Mutambudzi, 2025), la séquence actuelle présente un caractère profondément singulier, en raison de la réduction drastique des options réellement disponibles en matière de négociation. Cette impasse n’est pas seulement le résultat de la complexité du conflit lui-même, mais aussi par les limites de la réponse internationale et la réévaluation globale de la transactionnalité de la paix (de Waal, 2015). Deuxièmement, nous montrons que cette fermeture du champ des possibles conduit désormais à deux issues brutales : soit l’intervention d’une force militaire nettement plus imposante, capable de mettre un terme au conflit sans entraîner une escalade supplémentaire des violences, soit l’acceptation tacite de la poursuite de l’embrasement régional et de la banalisation durable de la guerre. Troisièmement, nous montrons pourquoi il devient aujourd’hui nécessaire de soutenir l’imposition d’une paix forte, fondée sur la souveraineté et la consolidation d’un État robuste.

Aymar Nyenyezi Bisoka & Koen Vlassenroot

 

 

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