Protéger la vie du chercheur en temps de guerre : Quand la sécurité humaine suspend la recherche

Protéger la vie du chercheur en temps de guerre

Quand la sécurité humaine suspend la recherche
21 Aout 2026
Christian Mudinga
christianmudinga

Après la chute de Goma en janvier 2025, tout déplacement vers Goma ou Bukavu exigeait un transit par le Rwanda, via un document CEPGL ou équivalent. Fin décembre 2024, j’étais à Goma auprès des miens, tout en menant une étude sur les risques liés à l’approvisionnement alimentaire de la ville. Très vite, l’intensification des bombardements a rendu toute enquête impossible : plus d’entretiens, plus de circulation, plus d’écoute. Rappelé à Bukavu, j’ai quitté Goma, laissant ma famille dans une ville sans eau ni électricité, avec l’internet coupé et les maladies hydriques qui se propageaient. L’isolement, l’angoisse et l’impuissance m’ont rongé. Les chercheurs locaux ne sont pas « à côté » de la guerre : ils l’habitent.

Ne supportant plus l’attente, j’ai décidé de rentrer à Goma via Cyangugu, au Rwanda, seule voie praticable. Le 10 février, après une journée passée avec mes enfants et un moment partagé avec un ami et ma femme, des coups de feu ont éclaté. Sur la route du retour, des hommes armés dépouillaient les passants. Deux tirs ont visé la maison de mon voisin ; les balles ont traversé le mur alors que sa femme tenait un bébé de deux semaines. Un autre voisin a été dépouillé un peu plus loin. Notre bébé de quatre mois nous attendait à la maison. Nous avons caché nos téléphones et le peu d’argent chez un voisin, puis avancé en petit groupe pour dissuader les bandits. Nous sommes rentrés, sains et saufs — par miracle.

Goma s’est enfoncée dans un chaos alimenté par la dispersion d’armes abandonnées, la présence de voleurs logés dans un camp militaire, des prisonniers évadés de Munzenze et certains Wazalendo livrés à eux-mêmes. Assassinats, lynchages et « justice populaire » se multipliaient. À ce moment-là, il n’y avait plus de protocole méthodologique à optimiser, plus d’indicateurs à raffiner : seulement une ligne rouge à ne pas franchir, celle du risque vital.

De cette période, trois enseignements s’imposent. Tout d’abord, le chercheur local est aussi une cible potentielle. Il partage les mêmes dangers que ses enquêtés. Le postulat d’un observateur « extérieur » s’effondre quand la maison du voisin est criblée de balles. Dans ces circonstances, suspendre le terrain n’est pas un renoncement scientifique, c’est une décision éthique : survivre pour, un jour, pouvoir encore témoigner. Ensuite, le terrain est imprévisible et mouvant. La planification méthodologique se heurte à la brutalité des faits : checkpoints, tirs, couvre-feux improvisés, rumeurs qui vident les rues. La priorité cesse d’être la collecte de données pour devenir la gestion du danger et la sauvegarde des vies. La pertinence scientifique n’a plus de sens si la condition de possibilité — être vivant — n’est pas satisfaite. Enfin, la frontière entre recherche et vie personnelle disparaît. Quand la violence atteint le quartier, le foyer, la famille, la séparation entre « enquête » et « intimité » s’évapore. Les repères éthiques se recomposent : la première responsabilité n’est plus celle de l’analyste, mais celle du parent, du voisin, du citoyen. Ce brouillage n’invalide pas la recherche ; il révèle la hiérarchie des obligations.

Ces enseignements rappellent une évidence trop souvent minorée : la recherche n’est pas seulement un exercice académique, c’est une épreuve humaine. La valeur de toute donnée dépend des conditions de sa production et, d’abord, de la sécurité de la personne qui la produit.

La littérature souligne la vulnérabilité et l’implication personnelle des chercheurs en contexte de conflit (Schiltz & Büscher; Ansoms et al.) et appelle à maintenir une rigueur méthodologique de manière éthique en gérant au mieux les risques. Oui : tant que l’activité scientifique demeure possible, la prudence, les partenariats locaux, les protocoles (Wood) ou stratégiques (Ansoms et al.) d’éthique  sont indispensables. Mais mon expérience étend ce cadre : il existe un seuil où le conflit ne « perturbe » plus la recherche — il l’engloutit.

À ce seuil, la question n’est plus « comment adapter ma méthode et à quelle éthique de recherche penser ? », mais « comment rester en vie ? ». Suspendre, interrompre, déplacer le terrain n’est pas un échec ; c’est un choix scientifique lucide. Car la première donnée, la condition d’existence de toute science, c’est la vie humaine. La « collecte » qui coûterait la vie n’est pas une collecte ; c’est une perte irrémédiable qui ne produit aucune connaissance partageable.

Reconnaître ce seuil change notre grammaire de la recherche en guerre : sur le plan éthique, la suspension n’est pas une option de dernier recours, mais une composante normale de l’éthique de la recherche en zones volatiles. Sur le plan méthodologique, l’interruption fait partie de la démarche : elle devient un « événement de méthode » à documenter, non une parenthèse honteuse à effacer au montage. Sur le plan épistémique, la connaissance se reconfigure : elle inclut l’indicible (peur, impuissance, sidération) qui motive la décision d’arrêter.

Suspendre, ce n’est pas renoncer à comprendre. C’est déplacer l’objectif : de la production de données vers la protection des vies. C’est aussi accepter que le temps scientifique ne coïncide pas toujours avec le temps du conflit. On peut revenir, reconstruire, trianguler, exploiter des sources secondaires, capitaliser des journaux de terrain interrompus, travailler sur la mémoire de la suspension. Mais dans l’instant où la violence vous vise, s’obstiner serait une faute. Cette posture n’est pas incompatible avec la rigueur. Au contraire, elle l’approfondit : elle clarifie ce que « responsabilité » veut dire en pratique. Elle exige une réflexivité concrète (qui peut, au besoin, être consignée après coup) : description des menaces, critères de suspension, relais communautaires, protocoles familiaux, options d’évacuation, décisions prises et raisons de les prendre. La transparence sur l’interruption est, elle aussi, une forme de rigueur.

La guerre n’est pas seulement un objet d’étude ; c’est un milieu total qui reconfigure le chercheur, sa méthode et son rapport à la science. Dans ce milieu, persévérer coûte que coûte n’est pas une vertu. Il existe des moments où la recherche n’a plus d’importance, parce que la vie — la nôtre, celle de nos proches, celle de nos enquêtés — est en jeu.

Si la nécessité de la rigueur et la reconnaissance de la vulnérabilité sont importantes à souligner, il faut compléter ce cadre : intégrer la suspension, l’interruption et le déplacement du terrain comme éléments constitutifs de la recherche en contexte de guerre. Non pour abandonner la connaissance, mais pour préserver ce sans quoi aucune connaissance n’est possible : la vie humaine. En définitive, la rigueur scientifique et la prudence éthique n’existent qu’en équilibre avec la protection des personnes. La première donnée, celle qu’il faut toujours sauver avant toutes les autres, c’est le chercheur lui-même. Au-delà de ce seuil, la seule décision scientifiquement défendable est de s’arrêter.

Christian Mundinga est assistant de recherche à l’ISDR-Bukavu et Chercheur à Angaza Institute.

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