Nous vous aiderons à comprendre votre guerre
La résurgence du M23 a attiré l’attention mondiale sur l’est du Congo, suscitant une prolifération de conférences et d’ateliers dominés par des voix occidentales expliquant les causes de la guerre ainsi que les moyens d’y mettre fin. Ces espaces façonnent souvent les récits publics relatifs aux conflits congolais, les cadrant principalement autour des ressources minières et des dynamiques géopolitiques régionales. Malgré leur expérience vécue et leur connaissance contextuelle, les experts congolais — qu’ils vivent en RDC ou à l’étranger — sont fréquemment marginalisés des débats internationaux portant sur leur propre pays, en partie en raison de leur position subalterne dans le processus de production des connaissances, réduits au rôle de « simples collecteurs de données ».
Le récent retour de la rébellion du M23 n’a fait qu’accentuer ces inégalités, consolidant l’image des chercheurs congolais comme « collecteurs de données subordonnés », tout en érigeant les chercheurs occidentaux en « théoriciens » légitimes des dynamiques de guerre (Vlassenroot, 2020). Un collègue basé à Bukavu m’a récemment raconté avoir échappé de justesse à la mort alors qu’il se rendait à Nyangezi afin de coordonner une collecte de données pour une ONG occidentale — sur un axe jugé trop dangereux pour qu’un chercheur occidental puisse l’emprunter. Leur véhicule croisa un convoi du M23 au moment même où les forces Wazalendo ouvrirent le feu. Bien que le chauffeur soit parvenu à s’échapper, cet épisode illustre clairement quels corps sont exposés à la violence de guerre dans le processus de production des connaissances (ceux des chercheurs congolais), et quels corps peuvent être protégés tout en continuant à produire un savoir considéré comme valide (souvent ceux des chercheurs occidentaux).
Ces dynamiques ne sont pas nouvelles. Elles s’inscrivent dans des structures durables de hiérarchie et d’exclusion épistémiques, au sein desquelles les chercheurs occidentaux présument, implicitement ou explicitement, une supériorité épistémique (Nyenyezi, 2025). En 2023, j’ai participé à un atelier de renforcement des capacités destiné aux chercheurs locaux à Bukavu, durant lequel un professeur canadien affirma, sans hésitation, que la qualité de la recherche produite par des chercheurs congolais « formés localement » était largement inférieure à celle d’étudiants nord-américains de première ou deuxième année de licence. J’ai également rencontré des universitaires occidentaux qui disqualifiaient les travaux congolais en les jugeant dépourvus de « sérieux intellectuel » ou de « fondement conceptuel », ou encore les qualifiaient d’écrits à la congolaise, expression porteuse d’une connotation profondément péjorative.
De telles présuppositions servent souvent à légitimer l’imposition de cadres théoriques et de concepts occidentaux aux réalités congolaises, limitant ainsi l’intégration des savoirs endogènes. Il y a deux ans, il m’a été demandé de coordonner une étude au Sud-Kivu à l’aide de questionnaires conçus à l’extérieur portant sur le genre, les masculinités, les conditions socio-économiques et l’accès aux soins de santé dans des zones affectées par les conflits. Ces instruments étaient présentés comme des outils destinés à informer la recherche, les politiques publiques et les programmes humanitaires visant à soutenir les femmes survivantes de violences sexuelles associées aux conflits armés. Pourtant, au cours du travail de terrain, mon équipe et moi-même avons constaté que plusieurs sections étaient inadaptées, voire déconnectées des réalités locales. Lorsque j’ai proposé des révisions, la chercheuse principale basée en Occident me menaça de mettre fin à mon contrat si je ne suivais pas strictement les outils prescrits. « Qui êtes-vous pour modifier des questionnaires validés par l’Organisation mondiale de la santé ? », me demanda-t-elle.
Cet épisode révéla avec brutalité notre place dans la hiérarchie de la production des savoirs — assignés au rôle de « collecteurs de données » plutôt qu’à celui de producteurs de connaissances — tout en mettant en évidence la manière différenciée dont nos corps étaient valorisés par rapport à ceux de nos collègues occidentaux. En effet, nous étions envoyés dans des zones instables de Fizi et de Mwenga, où opéraient des groupes armés et où les risques d’embuscade, d’enlèvement, de torture, de viol ou de mort étaient bien réels. Dans le même temps, un chercheur occidental associé au projet reçut l’instruction de demeurer dans la relative « sécurité » de Bukavu, dans l’attente des données que nous recueillions à travers des instruments importés, lesquels réduisaient et déformaient les réalités locales.
L’imposition de cadres théoriques occidentaux dans les zones de conflit conduit parfois à des interprétations déformées plutôt qu’à une compréhension située des dynamiques de guerre. Je me souviens notamment d’une étude conçue afin d’aider des femmes à quitter la prostitution en RDC. Celle-ci appréhendait principalement la prostitution comme un problème économique provoqué par la guerre et la pauvreté dans les contextes de conflit. Les chercheurs congolais y étaient confinés à des rôles subalternes, tels que la collecte de données et la traduction, tandis que les décisions épistémologiques et financières demeuraient entre des mains occidentales. L’étude recommandait des formations agricoles, commerciales et professionnelles, accompagnées d’un mécanisme d’épargne sur une année à l’issue duquel les économies des participantes devaient être triplées, comme stratégie destinée à réduire, voire à mettre fin à la prostitution dans les zones de conflit. Si cette initiative visait à promouvoir l’autonomie financière, ses effets furent paradoxaux : de nombreuses femmes intensifièrent leur activité prostitutionnelle afin de maximiser leurs économies. Les chercheurs congolais, bien qu’ayant conscience de ces effets inattendus, disposaient de marges de contestation extrêmement limitées face aux présupposés fondamentaux du programme.
Cette lecture réductrice de la prostitution, enracinée dans des paradigmes économiques, se trouvait davantage complexifiée par la présence de chercheurs blancs. Leur implication renforçait les attentes financières des participantes et conduisait parfois certaines femmes à fournir les réponses qu’elles pensaient être attendues par les chercheurs. La brièveté des séjours de terrain des chercheurs occidentaux limitait également leur compréhension contextuelle. Comme l’a formulé un collègue congolais : « Un chercheur venu d’Europe a passé quelques jours à Uvira et, de retour chez lui, s’est présenté comme spécialiste de cette région en conflit, obtenant financements et invitations à des conférences — des opportunités rarement accordées aux chercheurs congolais. »
Cependant, les chercheurs occidentaux ne constituent pas un groupe homogène, et leurs approches varient considérablement. Entre 2023 et 2024, j’ai participé à l’Insecure Livelihoods Fellowship Programme (ILF), une initiative décoloniale associée à l’Université de Gand, qui finançait des chercheurs congolais afin qu’ils conduisent des recherches indépendantes. Dans ce cadre, j’ai étudié les violences sexuelles liées aux conflits sous la supervision d’un chercheur senior affilié à une université occidentale.
J’ai mené mon travail de terrain à Kaniola, une communauté du Sud-Kivu ayant subi des violences sexuelles systématiques liées aux guerres du Congo jusqu’en 2008. Mon encadreur académique m’autorisa à me rendre à Kaniola sans cadre théorique imposé ni guide d’entretien prédéfini — une absence qui me parut initialement déroutante. Au fil des semaines, mon engagement ouvert avec les interlocuteurs me conduisit à explorer des thématiques absentes de ma proposition initiale. Cette approche ascendante (bottom-up) permit de mettre au jour des dimensions largement négligées de la guerre et de ses conséquences : la participation militaire aux efforts de lutte contre les violences sexuelles, les formes communautaires de résistance à ces violences, ainsi que les pratiques de soutien social et familial envers les survivantes. De telles observations contrastent fortement avec les récits eurocentriques dominants, qui représentent souvent les combattants congolais comme intrinsèquement violents, les communautés comme uniformément indifférentes, les survivantes comme des victimes impuissantes, et les familles comme systématiquement rejetantes — autant de représentations qui prolongent des imaginaires occidentaux persistants sur les paysages de guerre congolais et influencent parfois la production théorique ainsi que l’élaboration des politiques publiques.
La remise en question des cadres théoriques eurocentriques devrait constituer une dimension essentielle d’un processus continu de réflexivité au sein des collaborations de recherche. Il devient urgent de développer des programmes capables de préserver l’autonomie intellectuelle des chercheurs locaux et de garantir leur sécurité dans son acception la plus complète.