Quand la guerre impose le silence : chercheur, muet involontaire sous l’AFC/M23 à Bukavu

Quand la guerre impose le silence

Chercheur, muet involontaire sous l’AFC/M23 à Bukavu
2 Septembre 2026
Jonas N.Bahizire
JONAS21

Je suis Jonas N. Bahizire, résident de Bukavu, chercheur engagé sur les questions de gouvernance, de la conservation, de la jeunesse et de résilience communautaire. Mais au-delà du statut académique, je suis aussi membre du Conseil provincial de la jeunesse, légalement reconnu par l’État, où je porte la charge de l’initiation à la nouvelle citoyenneté, à l’éveil patriotique et à la cohésion nationale. Dans un contexte « normal », cette combinaison de rôles enrichirait ma posture de chercheur : l’ancrage local, le contact direct avec les dynamiques communautaires, la capacité d’observer l’impact des politiques sur le terrain. Cette casquette d’acteur multiple, avant la guerre m’a rapproché de multiples cercles d’opinion, des médias pour des analyses sur divers sujets. Mais dans un contexte de guerre, cette multiplicité de rôles devenait un fardeau. Chercheur, résident, militant, leader communautaire : chaque casquette implique un risque, chaque mot prononcé peut être mal interprété, réutilisé, déformé et tout peut mal tourner. Conscient de cela, j’ai opté pour le silence et non sans raison.

Il ne s’agissait pas d’une démission morale, mais un choix éthique dans un contexte où la parole peut tuer, où la lucidité peut être suspecte, et où le savoir est en danger de manipulation.

Même si le point de vue du chercheur ainsi que ses analyses restent particulièrement intéressantes pour plusieurs raisons, et en particulier en temps de guerre, prendre du recul n’est pas un acte de lâcheté. Pour le chercheur positionné dans l’espace de la violence, la nécessité d’informer ne devrait pas supplanter celle de la survie du chercheur et de ses proches.

Et si l’on était tenu de parler, une question fondamentale se posait : parler pour qui ? pourquoi ?  À quel prix ? Dans une période où la désinformation proliférait, où les récits pouvaient se faire et se défaire sur les réseaux et le moindre commentaire devenait matière à polémique, à récupération politique, j’ai échangé avec plusieurs collègues au sujet de mon intention de documenter le quotidien de la guerre à Bukavu. Leur réaction est restée sans appel : « Jonas !!! tu penses que tu es sur quelle planète ? Tu crois que ta vérité compte ? Pour qui veux-tu écrire ? tu crois que c’est nécessaire en ce moment ? Les temps ne se prêtent pas aux analyses pointues en ce moment. Tu écriras un autre jour ».  Ces conseils des collègues m’ont fait réaliser que le silence était la meilleure option dans un contexte de crise violente, surtout lorsqu’on est un chercheur ancré dans le territoire de la violence, travaillant sur les conflits et ayant sa famille sur place.

Mon rapprochement avec les médias m’avait habitué à analyser des sujets complexes, y compris sur la violence et les causes des conflits politiques en RDC. Alors que la guerre était en cours, j’ai été sollicité par les médias locaux qui me connaissaient déjà. Je devais donner mon analyse de la situation, dans la rigueur et cela en présentant les faits. Cependant, à plusieurs reprises, j’ai refusé le micro. Tirant l’exemple des artistes musiciens tués pour leurs chansons engagées à Goma, des journalistes en fuite, des acteurs de la société civile recherchées pour leur prise de position ; ma réponse était devenue claire : je n’ai rien à dire au micro en ce moment.  J’avais vite compris que certaines sollicitations à communiquer se basaient sur le goût des précédents débats citoyens que j’avais déjà animés, mais le moment ne s’y prêtait pas.

Mais les sollicitations à communiquer ne s’arrêtaient pas aux médias locaux. Des fois, mes réseaux internationaux, hors du jeu de terrain, m’invitaient en tant que chercheur local pour leur fournir les données de terrain, et intervenir en ligne dans des conférences, au cœur de la tempête. C’est le cas d’une intervention que je devais faire au Forum de la jeunesse des Nations Unies du 17 avril 2025. Bien que cela fut une opportunité de témoigner sur les réalités quotidiennes dans la zone occupée, j’avais décliné l’offre. Prendre la parole dans ce genre de forum était un risque que je ne comptais pas prendre au regard de l’insécurité permanente à Bukavu. Parler tout en étant dans une zone en pleine guerre, avec tout mon réseau familial et relationnel, me paraissait comme un geste égoïste et dangereux.

Se taire dans le contexte de guerre pour un chercheur n’est pas fuir. Ce n’est pas trahir non plus. Se taire est parfois un acte de discernement, un réflexe de survie. Surtout dans un contexte de violence comme celui du Kivu où l’information est aussi un prétexte pour tuer, où la parole contraire exprime une désobéissance. Ecrire ou prendre parole sur les sujets complexes tout en résidant dans la zone de violence, pose un dilemme éthique, une question existentielle : faut-il prendre du recul pour préserver sa vie et celle de ses proches ou écrire et parler pour satisfaire aux attentes scientifiques?  La crise actuelle nous permet de dire que dans un contexte de guerre, la recherche ne peut plus être pensée comme une activité neutre et détachée : elle est traversée par des enjeux de pouvoir, de sécurité et de mémoire collective. Se taire un moment n’est pas lâche, car, dans des contextes de violence, parler comme chercheur engagé ou militant cesse d’être une option.

Jonas N.Bahizirechercheur Junior au Centre de Recherche et d’analyse des conflits et de la Gouvernance  (CERACOG), Bukavu  

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