Rester ou partir ? Le dilemme de la pluri-positionnalité

Rester ou partir ?

Le dilemme de la pluri-positionnalité
1 septembre 2026

François-Merlan Zaluke Banywesize

Merlan

Le 16 février 2025, la ville de Bukavu est tombée aux mains des rebelles du M23/AFC après le retrait volontaire des FARDC. En quelques heures, la peur a envahi les rues, remplaçant le bruit des klaxons et des marchés par celui des balles. J’essayais encore de travailler, mais impossible de me concentrer sur deux paragraphes. Le chaos extérieur s’infiltrait dans ma pensée, brouillant toute tentative de recherche.

Ma vie de chercheur à Bukavu reposait sur une identité multiple : Enseignant-chercheur, père de famille, citoyen engagé, membre actif de la société civile et spécialiste du secteur évènementiel. Cette pluri-positionnalité, souvent perçue comme une richesse dans le quotidien, est devenue une vulnérabilité dans un contexte où la guerre, l’insécurité et la peur dictaient les règles du jeu.

Ainsi, je me souviens d’un jour où, en plein après-midi, mes collègues et moi avons quitté nos bureaux, chacun rentrant chez soi dans un silence lourd. Les coups de feu crépitaient, échos d’une ville prise en otage par la violence. Dans ces instants, je n’étais plus seulement chercheur ; j’étais aussi père, mari, citoyen. La question s’imposait : que devais-je décider ?

La pluri-positionnalité me plaçait dans une position délicate. Mon engagement social m’exposait davantage. J’étais connu, visible, reconnu pour mes prises de position publiques. Cette visibilité, autrefois porteuse d’opportunités, devenait un poids. Pourtant, quitter la ville n’était pas simple : ma femme, enceinte, avait besoin de soins réguliers. Entre deux moments d’angoisse, je consultais mes collègues chercheurs pour savoir quelle était la meilleure marche à suivre, mais personne n’avait de réponse claire.

À la maison, l’insécurité se faisait sentir jusque dans l’intimité familiale. Nous tentions de continuer à lire, écrire et encadrer nos étudiants à distance, mais chaque jour, les coups de feu vidaient nos forces. Sous le contrôle des rebelles, nous devions stocker des vivres et assurer un minimum d’électricité, car nul ne savait ce que demain apporterait. Mes enfants, malgré leur jeune âge, avaient appris à reconnaître les tirs selon leur rythme.

Je n’oublierai jamais ce moment où ils se recroquevillaient autour de moi, les visages pleins de larmes et de peur. Leur capacité à différencier les sons des balles était glaçante. À force de vivre sous les tirs, même mes enfants avaient appris à reconnaître les balles par leur rythme. Un crépitement sec et rapide signifiait des voleurs, un danger limité. Mais quand le bruit devenait long et lourd, c’étaient les militaires du M23/AFC, et alors tout pouvait arriver. Le plus redouté restait ce mélange irrégulier de tirs courts et longs : le signe d’affrontements, parfois interprétés comme une tentative désespérée de l’armée régulière à reprendre la ville. Ces instants résonnent encore comme un témoignage d’une tranquillité brisée.

La décision de partir n’a pas été immédiate. Elle a mûri au rythme des angoisses, des discussions familiales et des consultations médicales. Finalement, après avoir rencontré le gynécologue de ma femme, nous avons compris que rester était trop risqué, autant pour elle que pour le bébé à naître. Obtenir les documents de voyage a été une autre épreuve. Grâce à des connaissances travaillant avec les militaires de l’AFC/M23 à la frontière, nous avons pu rassembler les documents de migration nécessaires. Mais même là, la peur nous accompagnait. Nous n’avons jamais révélé le vrai motif de notre départ. Nous avons prétexté aller à un mariage, promettant de revenir dans une semaine. Ce « mensonge » était une couverture nécessaire pour franchir la frontière de Ruzizi vers le Rwanda. Derrière le prétexte d’accompagner ma femme à un mariage se cachait une fuite vers Kampala, loin du chaos, espérant un environnement plus sûr pour l’accouchement.

Peu après notre départ, la rumeur d’une liste de personnes ciblées pour être exécutées circulant en ville est arrivée jusqu’à moi. Mon nom y figurait. Seule une confusion dans l’orthographe « Merlan » au lieu de « Merlin » m’avait épargné. Mais cette découverte a confirmé l’évidence : ma visibilité publique était devenue un danger mortel.

Même à Kampala, les avertissements ne cessaient. Des collègues et amis me rappelaient : « Mon cher, ici les gens meurent à tout moment et personne ne sait ce qui est à la base de leur disparition ; alors il est prudent de rester là le temps que la ville soit calme ». D’autres ajoutaient : « Faites extrêmement attention, tu es une personne publique, on ne sait jamais qui peut te viser dans cette circonstance ».

Ma propre famille m’interdisait parfois de publier des choses sur les réseaux sociaux. Ces mots, lourds d’inquiétude, s’ajoutaient au traumatisme déjà présent. Chaque tentative de concentration sur la recherche se brisait contre l’angoisse de ces avertissements. Je m’arrêtais, me tournais vers ma famille et mes priorités se redessinaient : survivre et protéger.

La vie en exil à Kampala avait quelque chose d’irréel. Les journées s’organisaient autour d’une étrange routine : me lever tard, consulter compulsivement les nouvelles de Bukavu sur les réseaux sociaux, cherché à comprendre si les proches allaient bien. La chaleur étouffante et la barrière de la culture ajoutaient un poids supplémentaire à l’isolement.

Chaque décès rapporté, chaque assassinat lié de près ou de loin à mes activités passées, perturbait mes journées. Je me rappelle le jour où j’ai appris que des militaires de l’AFC/M23 s’étaient rendus dans notre lieu de travail à l’université, avec des armes : mon cœur était brisé.  Cela s’était produit deux jours après la diffusion de la fameuse liste des personnes recherchées.

Entre soutien à distance pour mes étudiants, moments en famille et sorties prudentes pour assurer le quotidien, la peur restait une compagne constante. Kampala n’était pas une rupture avec Bukavu. Chaque notification, chaque appel me ramenait aux réalités de la ville.

Après quelques temps, j’appris que je n’étais pas recherché et que je pouvais retourner vaquer à mes occupations. Cependant mon retour n’a jamais été le synonyme d’une absence de danger.  Jusqu’à la rédaction de ce blog, rien n’est encore sûr, des personnes disparues, des assassinats, des menaces, des arrestations inattendues font toujours le quotidien, même si à un degré plus faible qu’aux deux premiers mois de l’occupation rebelle.

Cette traversée, entre peur et résilience, m’a profondément transformé. Elle m’a rappelé une vérité essentielle : même et surtout pour un chercheur engagé, la sécurité personnelle et familiale doit toujours primer.

J’ai aussi compris que les institutions académiques ont une responsabilité : celle de protéger leurs chercheurs en temps de crise. Former sur la gestion des risques, accompagner sur le plan psychologique et sécuritaire, c’est donner la possibilité de continuer à produire du savoir même dans l’adversité.

Au-delà du professionnel, cette expérience m’a offert des leçons humaines. Elle m’a appris la fragilité des certitudes, l’importance des solidarités, la valeur des vies silencieuses sacrifiées dans l’ombre de la guerre. Elle m’a rappelé que la recherche n’est pas seulement un exercice intellectuel ; elle est aussi une traversée éthique et humaine, enracinée dans la vie réelle.

La pluri-positionnalité, au-delà de ce qu’il apporte de positif dans la société, peut être manipulée contre nous et nous exposer au pire.  D’ailleurs, dans ce contexte particulier où la suspicion s’accompagne par la violence, la position de chercheur devient moins signifiante.

François-Merlan ZALUKE BANYWESIZE est chercheur à l'Angaza Institute, Bukavu

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