Naviguer entre des espaces de conflits armés

Naviguer entre des espaces de conflits armés

20 Mars 2020
par Josaphat Musamba
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Josaphat Musamba 

Le chercheur travaillant dans un contexte de conflit armé est amené à mettre en place des stratégies pour pouvoir naviguer entre plusieurs zones contrôlées par des groupes armés concurrents ou sous l’influence de ceux-ci. Ces stratégies sont importantes car elles permettent au chercheur de ne pas être perçu comme un « espion » ou simplement comme un « étranger » par les acteurs au sein de ces zones. Se pose alors la question de savoir quelles stratégies efficaces envisager pour pouvoir naviguer dans ces zones que nous appelons « espaces sécuritaires complexes » ?

 

La collecte de données dans des espaces sécuritaires complexes exige une préparation rigoureuse ainsi que des formes de navigation adaptées. Non seulement on doit rencontrer différentes autorités politiques, militaires et policières, mais on est aussi appelé à rencontrer des groupes armés et des populations locales. Si les acteurs sur le terrain viennent à assimiler le chercheur à un espion ou à voir en lui une menace à cause de l’une de ces rencontres, alors il y a lieu de craindre que tout le projet de recherche soit remis en cause. Cela peut aussi mettre la vie du chercheur en danger. Comment alors gérer de telles recherches de sorte à éviter les risques cités plus haut ?

 

Premièrement, une préparation détaillée avant le départ sur le terrain est cruciale. Dans les « zones rouges », par exemple, le chercheur est confronté à des risques énormes. Comment s’y préparer concrètement ? Quelles sont les mesures à prendre pour que l’accès à de tels terrains se passe dans des conditions optimales ? Voici quelques mesures importantes à prendre en compte pour accéder à de tels terrains.

 

Tout d’abord, il est important de souligner les principes généraux qui ne concernent pas nécessairement les risques d’intimidation, d’arrestation ou d’assassinat. Il s’agit par exemple des moyens de transport qui sont un enjeu crucial. Le risque d’accidents de circulation est considérable et le secours peut être très difficile à trouver. Comment minimiser les risques et prévoir des pistes de secours ? Ensuite, une fois sur le terrain, la manière de se présenter est un autre défi. En effet, dans les espaces contrôlés par des services étatiques, une présentation transparente et honnête permettrait d’éviter des problèmes éventuels avec les services de sécurité aussi bien que ceux de renseignements militaires et civils. Cependant, dans certains cas, trop de transparence sur les endroits où nous comptons nous rendre et avec qui nous comptons interagir pourrait causer des problèmes. Il est donc fortement conseillé de n’être que partiellement ouvert, c’est-à-dire ne communiquer que des informations minimales obligatoires à ces services. La navigation entre les zones de sécurité requiert la détention des cachets attestant la connaissance du projet de recherche par la hiérarchie militaire pour éviter des soupçons là où les positions avancées de l’armée sont localisées.

 

Ensuite, la « politique des cachets » suggère au chercheur de mobiliser son ordre de mission à la recherche de différents cachets, au niveau des services de sécurité (spécialement le renseignement militaire), des services étatiques (Ministère provincial de l’intérieur et de la sécurité, chef de poste ou administrateur du territoire) ainsi que des chefs coutumiers. Cependant, il faut aussi considérer la navigation dans les espaces contrôlés par les groupes armés. Une stratégie importante est de disposer des numéros de téléphone des leaders des groupes armés et de les appeler à l’avance (ou d’envoyer un message) pendant qu’on se déplace dans leurs espaces de contrôle. Certaines élites locales peuvent être d’une importance capitale pour faciliter l’entrée du chercheur dans une zone sensible au cas où on n’a pas les contacts des groupes armés. Aussi, peut-on envoyer un message de courtoisie et d’introduction auprès du commandant en détaillant la fonction et l’institution académique – y compris le sujet de recherche – et puis solliciter un rendez-vous. Certains groupes armés savent que les étudiants de leurs communautés viennent sur le terrain pour collecter les données de Kitabu ya Masomo ya Université (mémoire de fin de cycle universitaire). Ainsi, le chercheur affilié à une université ou à un institut supérieur peut justifier sa présence par des raisons académiques afin d’accéder au terrain. Le plus complexe, c’est de s’associer à des ONG présentes dans l’espace sous contrôle du groupe armé. Cela implique qu’on soit associé aux activités de ces organisations, ce qui peut fortement influencer la façon dont les acteurs de terrain perçoivent le chercheur (si elles sont légitimées ou délégitimées).

 

Deuxièmement, après ces aspects d’organisation, de prise de contact et de présentation, un moment stressant et particulièrement délicat est celui où le chercheur passe d’un espace sécuritaire vers un autre. Dans ces no man’s lands, il y a souvent un risque élevé de rencontrer des barrières non prévues, de s’affronter à des acteurs aux allégeances ambiguës. Au-delà de la nécessité de s’informer au préalable par rapport à tous ces risques, il est recommandé d’être bien ancré dans un réseau local pour avoir des informations à jour. Pour certaines personnes qui travaillent dans ce contexte, la neutralité et la diversification des intermédiaires ou la collaboration avec une organisation locale ancrée et légitime sur ce terrain peut faciliter l’accès. En tout cas, toutes les précautions qui rassurent sur notre neutralité et qui nous permettent d’avoir des informations précises sur les dynamiques sécuritaires sont à considérer sérieusement. Le chercheur doit bien réfléchir à la manière dont ses choix d’intermédiaires affectent sa propre sécurité. Aussi, devra-t-il éviter de rester longtemps dans ces milieux pour ne pas se retrouver coincé dans des affrontements. Il faut aussi tenir compte du fait que tout peut changer du jour au lendemain. Une zone contrôlée par tel groupe peut passer sous le contrôle d’un autre groupe ou acteur en très peu de temps sans qu’on l’ait vu venir. Il faut donc tout le temps revérifier ses informations et les mettre à jour.

 

Troisièmement, comment gérer les traces laissées par des cas imprévisibles (attaques, arrestations, séquestration, intimidation) sur le plan mental ? D’autres contributions dans la « Série Bukavu » ont déjà élaboré cette question. En effet, la gestion des traces psychologiques, après une intimidation ou à la suite d’une confrontation violente avec les militaires ou les groupes armés, n’est pas aisée.  Le partage d’expériences avec les collègues et amis pour en clarifier les contours et conséquences peut être une piste importante. Une fois convaincu de l’effort collectif dans la gestion psychologique des traces de terrain, une recette commune et standardisée semble par ailleurs problématique. Cependant, l’espace des discussions conjointes reste pour l’instant limité et plus d’initiatives devraient être mises en place. Les bailleurs et chercheurs qui demandent aux chercheurs et aux assistants de recherche de se rendre dans des espaces insécurisés devraient d’avantage s’intéresser à soutenir ces initiatives.

 

C’est ainsi que dans les contextes caractérisés par la violence et l’insécurité, les défis que les chercheurs rencontrent sont nombreux et particuliers. Dans ces contextes, l’anticipation des risques et dangers reste prioritaire mais dépasse la responsabilité et la capacité individuelle du chercheur. Les gestionnaires et bailleurs des projets doivent prendre en compte les complexités et les risques de terrain sans simplement les mettre sur le dos du seul chercheur. Si le monde a besoin de savoir ce qui se passe dans ces espaces, la sécurité (physique, mentale, routière, financière) du chercheur qui ouvre l’oeil du monde sur ces zones de violence devrait être une priorité essentielle. Les modalités de sécurité, de back-up et de care pour ceux qui travaillent dans les « zones rouges » devraient être prévues pour tout chercheur, peu importe s’il est originaire du Nord ou du Sud.

 

 

Josaphat Musamba est doctorant à l’Université de Gand et chercheur au Groupe d’études sur les Conflits et la sécurité humaine (GEC-SH).

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