Le pont coupé : Vivre le confinement comme voyageuse

Le pont coupé : Vivre le confinement comme voyageuse

27 avril 2021
par An Ansoms

 

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An Ansoms

Femme, maman, professeure, chercheuse, aventurière, écrivaine…  Autant de rôles qu’elle combine dans sa vie quotidienne normale. Mais un des qualificatifs qui lui plait le plus, c’est celle de voyageuse. Chaque année, elle voyage. Pour participer à des conférences ; pour des évènements scientifiques, et pour ses activités de recherche. Au cours du temps, ses balades de voyageuse se sont de plus en plus concentrées sur le pont entre l’Europe et l’Afrique. Son ancrage croissant en Afrique centrale l’a offert des occasions de rencontres profondes avec des personnes devenues amis. Tout d’un coup, ces voies de rencontres sont coupées. Et même si les connexions en ligne existent, ce n’est jamais la même chose…

Depuis que je suis jeune, je sais que je voudrais traverser le monde. La petite fille en moi rêvais de longs voyages, de plein de découvertes, et surtout, de rencontres humaines partout au monde. Comme jeune chercheuse, j’ai vu mon rêve se transférer en réalité. Je me suis baladée entre différents continents, différents climats, et différentes ambiances. Souvent, mes voyages m’amenaient en Afrique des Grands lacs. Vers des personnes qui sont – au cours du temps – devenus des amis proches. A travers mes chemins de voyage, j’ai appris à naviguer entre ce que sont devenus les différents morceaux de ma vie. Une vie en Europe et une vie en Afrique intimement interconnectées au sein d’une seule personne.

Une vie sur le pont n’est pas toujours facile. Autant de fois qu’une amie européenne me demande pourquoi ‘je dois toujours retourner là-bas’, avec un sentiment de pitié pour mes pauvres enfants qui ‘doivent chaque fois manquer leur mère’. Ou qu’un ami africain me demande quand je vais finalement faire le saut définitif vers la région qui m’a capté autant, en ignorant qu’il y a toute une famille qui m’attend chez moi. C’est encore moins facile quand la vie là-bass’arrête avec le décès d’un ami proche, pendant que je suis bloquée ici. Ou quand l‘ici me reproche d’être trop absente avec une tête qui se trouve ailleurs. Mais une vie riche néanmoins, avec autant d’amis, autant d’esprits, et tellement de richesse. Et avec – heureusement – des moyens de connexion autant problématiques sur le plan de l’empreinte écologique, mais néanmoins efficaces et rapides.

Et alors, tout d’un coup...

Je m'assois dans mon jardin et je regarde autour de moi. Cet univers, ce micro-cosmos, qui est - aujourd'hui - fondamentalement ‘mon monde entier’. Peut-être que j'exagère. Car en effet, mon jardin est parfaitement interconnecté avec le monde. Les miracles de l’internet me permettent de me mettre en lien avec tous ceux qui profitent du même luxe. Mais néanmoins… Ça commence à me traverser l'esprit…

Dans l'année à venir, nous n’irons probablement pas à des conférences pour discuter avec des collègues sur l'état de l'art de nos domaines d'expertise respectifs. Nous discuterons, en effet, par zoom ou teams, ou skype. Peut-être un GoogleHangout… Déjà à ce jour, nous découvrons les modalités et possibilités de ces nouvelles voies d’échange scientifique : plus d’efficacité et de flexibilité ; moins de perte de temps ; moins de fatigue à cause de longues voyages… Mais nous ne partagerons pas une bière, un café ou un verre de vin pour nous rappeler que « l’autre impressionnant » est et reste avant tout un être humain. Nous n'apprécierons pas le plaisir de ressentir à quel point une connexion scientifique n’est pas simplement une question d’échange efficace en-ligne, parfois interrompue par une connexion merdique ; mais aussi – avant tout - une rencontre humaine.

Dans l'année à venir, nous ne voyagerons probablement pas, ou très difficilement. Chaque projet de voyage professionnel sera soumis à une bureaucratie complexe qui pèsera ‘les risques’ sur une balance ultra-sensible. Chaque mouvement sera réfléchi, et accompagné de milles restrictions… Si nous bougeons, nous devrons remplir des milliers de formulaires qui permettront un suivi méticuleux de chaque chemin qu’on prend, de qui on rencontre et avec qui on parle… Très utile pour la surveillance sanitaire. Et pour toute autre forme de surveillance… Si même les voyages seront possibles. Du Nord au Sud… Du Sud au Nord…

Tout d’un coup, le pont entre mes deux mondes est coupé. Cette année, je n’écouterai probablement pas les chants magiques des grenouilles du lac Kivu. Je ne remarquerai pas comment ses couleurs se mêlent aux innombrables nuances de vert qui défient éternellement mon mémoire des plus beaux paysages du monde. Je n’attendrai probablement pas non plus mon collègue et ami qui ferait le saut du Sud au Nord pour son séjour de recherche et notre réflexion conjointe sur le prochain projet. Nous ne sentirons pas comment une étincelle occasionnelle entre des personnes et leurs idées est rendue possible par le feu partagé dans nos yeux, nous permettant de dépasser les limites imaginables de ce que la science comprend.

Je vais m'asseoir, pendant encore un bon bout de temps, dans un petit coin de mon petit jardin. Je me dirai que ce n'est pas la fin du monde. Que ma famille élargie soit – pour l’instant - en bonne santé et se porte bien. Je vais me convaincre que le petit fil invisible qui relie cet ordinateur au reste du monde, est une connexion tangible. Je vais skyper, zoomer et teamser; et j’oublierai l’époque où ces mots n’étaient pas encore des verbes. Avec mes collègues-amis on fera tout l’effort nécessaire pour garder le contact, en essayant – à travers une connexion à distance – de sentir la chaleur.

Mais chaque soir, une partie silencieuse, au fond de mon cœur, se réveillera. La voyageuse rêvera de vraies rencontres qui relient les morceaux de sa vie. Et de prendre les mains de ses amis à l’autre côté du pont dans les siens pour se sentir proches et réunis.

An Ansoms is professor in development studies at UCLouvain (Belgium). She coordinates research projects on rural resilience and on natural resource conflicts in the African Great Lakes Region.

Elle fait parti de "La Grenelle des femmes chercheuses", un cadre pluridisciplinaire qui réunit les chercheuses de Bukavu à travers deux centres de recherche (le GEC SH et Angaza Institute); celles de la région des Grands-Lacs d’Afrique; de l’Europe; et d’autres continents. "La Grenelle" oeuvre aux échanges sur le métier de la chercheuse, un métier perçu comme « domaine réservé » aux hommes surtout dans les zones des conflits et post-conflits. Pourtant, au-delà des  obstacles dont elle fait face, d’un sexisme irréductible, la chercheuse jouit des plusieurs avantages dont par exemple, l’accès facile à des personnes vulnérables et à des discours cachés.

Dans le cadre des vécus des chercheuses pendant le confinement dû à la crise du corona virus, la Grenelle des femmes chercheuses, lance une série des publications des blogs nommée « Grenelle Corona vagues ». Les réflexions  et idées portées dans ces blogs parlent des expériences locales, des rôles et places, des charges psychologiques des chercheuses pendant  ce temps de crise.

 

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