L’ONGisation de la recherche scientifique

L'ONGisation de la recherche scientifique

Juin 28, 2019
Pierre Basimise Ngalishi Kanyegere
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L'auteur,  Pierre Basimise Ngalishi Kanyegere 

En RDC, la recherche scientifique est très souvent faite dans le cadre des Organisations non-gouvernementales (ONG). Celles-ci commanditent des recherches pour appuyer leurs activités. Ce déplacement de l’activité scientifique du monde académique vers le monde des ONG peut être qualifié comme l’ONGisation de la recherche scientifique. Ce phénomène mérite une attention particulière pour comprendre le pluralisme scientifique en cours de développement dans le contexte de la fragilité des états en Afrique en général et en RDC en particulier.

Aussi, on constate que les universités elles-mêmes contribuent à cette ONGisation de la recherche. Les institutions universitaires congolaises – qui sont les cadres privilégiés de la recherche scientifique – manifestent actuellement peu de marge d’épanouissement pour l’émergence d’une culture de la recherche scientifique. Il y a plusieurs explications à cela.

 

Tout d’abord, bien qu’il y a lieu de noter des avancées ces dernières années, la recherche est moins valorisée par les universités en RDC par rapport aux autres activités académiques. Les priorités académiques se concentrent sur l’enseignement et l’administration, oubliant la recherche scientifique qui est pourtant l’une de ses missions clés. Les grandes déclarations ne manquent pas. Les autorités académiques, le ministère de l’enseignement supérieur et universitaire et l’Etat congolais proclament vouloir repenser le système d’enseignement supérieur et universitaire, en mettant l’accent beaucoup plus sur la recherche scientifique.

Cependant, et ainsi on arrive au deuxième problème, la recherche exige d’avoir des moyens financiers. Actuellement, les moyens pour développer la recherche scientifique manque encore dans le milieu académique congolais. Tout d’abord, ceci limite les chercheurs congolais pour accéder à la littérature actuelle et pertinente dans leurs domaines, très souvent absent dans le domaine du libre accès. Ensuite, le manque de financement oblige les chercheurs congolais ambitieux à l’autofinancement de ses projets de recherche. Frappé par la précarité financière, ils doivent souvent adapter leurs projets au pragmatisme, en limitant leurs projets à des maigres moyens qu’ils arrivent à mobiliser.

Ainsi, dans cette situation de manque d’intérêt et du sous-investissement de l’État congolais dans la recherche scientifique, la plupart des recherches sont commanditées par des ONG ou par des Organisations internationales. C’est ce que nous appelons ici l’ONGisation de la recherche. Et l’une des conséquences majeure de cette ONGisation de la recherche c’est que le cadre institutionnel dans lequel la recherche s’effectue influence fortement les marges de manœuvre du projet et des chercheurs en question. Comment exactement ?

Tout d’abord, l’ONGisation de la recherche scientifique a pour conséquence le fait que la conception des projets scientifiques et même la construction de l’objet de recherche sont prédéterminées par l’organisation qui commandite la recherche. Les problématiques ciblées par l’ONG ne sont pas nécessairement en lien avec les réalités ou les vrais problèmes que subit la population mais sont déterminés par les priorités de l’organisation même. Les questions de recherche, l’approche méthodologique, l’orientation des analyses, etc. sont souvent orientées en fonction de l’agenda de l’organisation qui commandite la recherche. La MONUSCO, par exemple, effectue souvent des recherches qui servent comme input aux rapports confidentiels pour les acteurs internes (en concentrant les analyses sur les risques d’instabilité politique) sans forcément s’intéresser au sort de la population de façon plus large.

En plus, ces recherches ne servent pas toujours à développer une analyse du terrain et moins encore des approches théoriques pour comprendre le réel. Au contraire, souvent, elles essaient de légitimer la présence de l’ONG ou sa pertinence sur le terrain. On pourrait parler de conflit d’intérêt quand une organisation fait une recherche sur un sujet qui leur permet ensuite de légitimer leur propre pertinence en termes de capacité d’intervention sur le même sujet aux bailleurs. Néanmoins, cette pratique est souvent observable dans le contexte de la RDC.

Ensuite, l’ONGisation de la recherche laisse aussi ses traces sur le terrain même. Ce type de dynamique installe une sorte d’attentisme au niveau des populations impliquées. Comme conséquence, de plus en plus ces populations associent la recherche de terrain avec l’annonce de l’arrivée d’une organisation qui interviendra sur le terrain. L’assimilation du chercheur local à un agent d’une institution internationale ou d’une ONG amène souvent les gens sur le terrain à demander ‘leur part’, c’est-à-dire un per diem. Cet attentisme se traduit dans des réactions comme « Madeso ya bana ou même sombe ya batoto », (« comment mes enfants vont trouver à manger dans ce que tu fais? »). De telles attentes insèrent de biais dans l’information que les gens au niveau local veulent partager avec le chercheur et affectent la qualité de la recherche.

Tous ces constats ne nous amènent aucunement à conclure que les ONG ou les organisations non-académiques n’ont pas le droit de se lancer dans des projets de recherche scientifique. Plutôt, les limites de ces types de recherches démontrent que la RDC a besoin d’une dynamique de recherche autonome. Une telle autonomie faciliterait les chercheurs locaux de s’orienter vers des sujets clés qui sont vraiment connectés aux problèmes que traversent les populations Congolaises.

 

 

Pierre Basimise Ngalishi Kanyegere est chercheur au sein de Land Rush et Technicien Informatique de l’ISDR-BUKAVU

 

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