‘That is no country for young men’ : Enquêter auprès des personnes des mouvements citoyens marquées par la guerre
Il y a un an, au moment où j’entamais une recherche académique sur la mobilisation sociale des jeunes de Goma, j’ai établi des premiers contacts avec des membres des mouvements citoyens. Ces derniers se sont montrés particulièrement enthousiastes à l’idée de contribuer au processus de production de savoirs sur leur expérience. Ils ont exprimé le souhait de faire connaître leur lutte.
Dans les mois suivants, le déclenchement de la guerre et l’occupation de la ville par le mouvement AFC/M23 ont profondément bouleversé la situation. Les affrontements ont coïncidé avec la période où je devais reprendre contact avec les acteurs de terrain pour mener des enquêtes.
La nouvelle conjoncture suscitait une forte appréhension : je redoutais d’attirer l’attention du nouveau pouvoir en place et d’être perçu de manière équivoque, que ce soit comme agent ennemi de renseignement, journaliste étranger ou enquêteur mandaté par une organisation de défense des droits humains.
Lorsque, avec prudence, j’ai entrepris des démarches pour retrouver les activistes rencontrés auparavant ainsi que d’autres animés par le même engagement, mes efforts se sont révélés infructueux. Nombreux avaient quitté la ville, tandis que ceux qui étaient restés adoptaient une posture de réserve marquée par la méfiance et la prudence : changement d’adresse ou de numéro de téléphone, réticence à répondre à des appels ou à des messages de la part des inconnus, évitement de certaines thématiques jugées sensibles, … ‘On ne sait plus qui est qui’, disait-on.
Pour conduire une recherche dans un tel contexte, il était indispensable d’apprendre à rassurer les personnes sollicitées et à instaurer un climat de confiance. Ce n’est qu’à travers des échanges avec des collègues et des encadrants de recherche que certaines stratégies d’adaptation ont pu être identifiées.
Premièrement, il était important d’éviter d’aborder les jeunes militants en tant qu’inconnu. Grâce à des liens d’amitié avec des personnes proches du milieu de la mobilisation citoyenne, j’ai pu obtenir la disponibilité de certains jeunes pour participer à l’étude.
Deuxièmement, il était nécessaire d’organiser les rencontres dans un cadre discret et peu exposé. C’était une condition posée par ceux qui avaient accepté ma sollicitation. Je prenais soin de recevoir les concernés dans un environnement académique sécurisant, au sein d’un bureau situé dans une université locale. Je renonçais aussi à l’usage d’enregistrements, de photographies ou de tout document à signer, me limitant à la prise de notes.
Troisièmement, il convenait de reconnaître que, dans certains cas, les échanges à distance constituaient la solution la plus appropriée. Cela permettait d’inclure des informateurs comme Kasé (pseudonyme) qui, à la veille de notre rencontre, m’écrivit sur WhatsApp : ‘si possible, vous pouvez me partager les questions et je vais répondre sur des notes vocales. C’est l’option qui est bien pour moi’.
Quatrièmement, il était essentiel de laisser les participants aborder mes thématiques selon leurs propres perspectives. Car, même dans le cadre sécurisé des entretiens bilatéraux menés à l’université, certains témoins n’arrivaient pas à s’exprimer aisément. À titre d’illustration, Feza (pseudonyme) avait réagi à mon introduction de l’entretien avec : « oh ! d’accord », accompagné d’un profond soupir et d’un discours volontairement évasif. De son côté, Depsi (pseudonyme) avait répondit à l’une de mes questions par l’expression : « mon cher, aca bile, bitu biko faux » (mon cher, laisse tomber, la situation n’est pas bonne).
En dernier lieu, j’estimais qu’il n’était pas nécessaire de faire preuve d’un zèle excessif. C’est pourquoi je n’ai par exemple pu répondre favorablement à un jeune fortement engagé dans les mouvements citoyens, que j’avais contacté par courrier électronique, et qui m’avait écrit : ‘Je ne suis pas à Goma pour le moment. Je suis installé à Bujumbura depuis quelques mois. Mais aujourd’hui je suis en voyage vers Beni via le Rwanda. Je serai à Gisenyi jeudi. Si tu veux, tu peux traverser la frontière ce jour-là et venir m’y trouver pour un échange avant que je ne poursuive ma route.’ Ce renoncement à une opportunité potentiellement enrichissante, mais impliquant le franchissement de la frontière nationale, illustre la prudence adoptée dans la conduite du terrain.
L’approche adoptée pour la conduite du terrain, telle que décrite ci-dessus, a contribué à instaurer un climat de protection (relative) et à réduire les risques liés à l’enquête, tant pour les jeunes participants que pour moi-même. Il s’agit d’un mode de travail relevant de l’entretien relationnel, entendu comme un échange réciproque entre le chercheur et l’enquêté. Il repose sur une écoute attentive portant non seulement sur la reconstruction des faits, mais aussi sur les logiques sous-jacentes qui donnent sens aux données recueillies.
Dans ce sens, la fonction du chercheur ne se réduit pas à la production de savoirs. Elle requiert également la reconnaissance et le respect de l’humanité des personnes impliquées. Elle comprend la valorisation non seulement de l’adhésion au processus et des paroles exprimées, mais aussi des silences, des hésitations et des non-dits.
C’est pour dire que les données ne peuvent être considérées comme de simples ressources disponibles. Elles doivent être élaborées au sein d’un cadre où les acteurs se sentent écoutés, reconnus et protégés dans leur vulnérabilité.
Bref, ma recherche a été envisagée comme un espace d’apprentissage, inscrit dans un processus dynamique de redéfinition des relations entre le chercheur, les participants et le contexte sociopolitique, plutôt que comme un simple dispositif d’extraction de récits. Elle a consisté en un exercice de co-construction du sens, dans lequel la participation des acteurs ne relevait ni d’une obligation ni d’une contrainte, mais résultait d’un engagement librement consenti.
La fermeture des acteurs constatée dès la reprise du contact avec le terrain, qui aurait pu être perçue comme un obstacle à l’enquête, alors a été interprétée comme une métadonnée et prise en compte dans le processus de collecte d’informations. Elle a été pensée comme l’expression d’un traumatisme collectif, particulièrement marqué chez les jeunes, qui représentent la catégorie la plus exposée aux violences post-conflit : assassinats ciblés, agressions brutales, passages à tabac, enlèvements ou interpellations, etc.
Aujourd’hui encore, bien que dans une moindre mesure qu’au lendemain de la guerre, les jeunes de Goma vivent dans un climat persistant de crainte. Les individus tatoués ou à la morphologie athlétique sont souvent suspectés d’être des combattants et font l’objet d’une attention particulière ainsi que de contrôles fréquents. Les membres des mouvements citoyens se révèlent aussi particulièrement vulnérables en raison de leur réputation de citoyens critiques et exigeants, d’autant qu’ils doivent composer avec de nouvelles autorités aux pratiques encore mal connues.
Pour qualifier la condition de cette jeunesse, il y a moyen de renverser le célèbre vers du poète irlandais Yeats : « That is no country for old men. The young in one another’s arms, birds in the trees… », en affirmant plutôt : « That is no country for young men ». Chez Yeats, comme chez ceux qui se sont inspirés de lui (McCarthy dans son roman et les frères Coen dans leur adaptation cinématographique) cette formule traduit le sentiment de désorientation et d’impuissance d’une génération vieillissante face à un monde dominé par la célébration des passions juvéniles. Transposée au contexte congolais, son inversion souligne la vulnérabilité d’une jeunesse accablée par la violence et réduite au silence.