Chercheur ou suspect ?
Chercheur à Bukavu, j’explore les dynamiques foncières urbaines à partir d’une analyse croisée de quatre villes du Sud-Kivu, dont Bukavu et Kamituga. Dans un contexte de guerre, la province est aujourd’hui morcelée : depuis février 2025, Bukavu est sous occupation de l’AFC/M23, tandis que Kamituga, à l’ouest, reste sous contrôle gouvernemental.
Résidant dans la première, j’ai été appelé à réaliser ma recherche dans la seconde, distante de près de 180 kilomètres. Pour obtenir l’autorisation de déplacement – la feuille de route délivrée par la Division provinciale de l’Intérieur – il me fallait m’adresser à l’administration provinciale désormais repliée à Uvira, une cité située à 134 kilomètres au sud de Bukavu, toujours sous contrôle de l’État congolais.
Ce détour m’a contraint à contourner la zone de front en passant par le Rwanda, la Tanzanie et le Burundi. Arrivé à Uvira le 9 juillet, j’ai dû attendre jusqu’au 14 pour recevoir le document, avant de regagner Bukavu le 17. Après trois jours de repos, j’ai enfin pu me rendre à Kamituga, du 21 au 26 juillet.
Pour ce seul aller-retour Bukavu-Uvira, les frais administratifs et logistiques – hors hébergement et restauration – ont atteint environ 235 USD : 15 USD pour le document de voyage CPGL ; 180 USD pour le billet ; 35 USD pour le visa de Rusumo, obtenu par des arrangements informels pour passer du Rwanda à la Tanzanie, sans visa rwandais ; 10 USD à l’entrée de Kobero et 10 USD pour le visa du retour. Ce trajet complexe visait à éviter le visa délivré par l’AFC/M23, jugé invalide par les autorités tanzaniennes et burundaises. La démarche, paradoxalement légale, s’inscrivait pourtant dans une zone grise d’irrégularité.
À Kamituga, mes dépenses se sont ajoutées : 100 USD pour le transport aller-retour à moto et 73 USD pour les paiements aux multiples barrières tenues par la coalition FARDC-Wazalendo. À cela s’ajoutent 20 USD distribués à une trentaine de barrages civils entretenus par des habitants pour réparer les routes. Le coût total s’élève donc à près de 193 USD pour un trajet interne entre deux villes d’une même province. Aux barrières, militaires ou civiles, les insultes et humiliations étaient courantes. Soupçonné d’espionnage, j’ai dû taire ma qualité de chercheur, devenue synonyme de menace. Dans ce contexte, la figure du chercheur n’est plus celle du savant, mais du suspect.
Au Sud-Kivu, les dispositifs censés organiser la mobilité produisent paradoxalement l’ombre de l’illégal sur les voyageurs issus des zones occupées. Chaque barrière fonctionne comme une frontière interne, marquée par la suspicion et la stigmatisation (Cobarrubias, 2019 ; Deliversky, 2024). Le simple acte de se déplacer devient un franchissement de seuils de légitimité. Ainsi, la décision du gouvernement congolais de rendre illégaux les documents délivrés par l’administration de l’AFC/M23 a entraîné une criminalisation implicite de tout voyageur venant des zones sous occupation. Désormais, l’AFC/M23 refuse à son tour de reconnaître les documents émis par les autorités gouvernementales : la double illégitimation des papiers transforme chaque citoyen en suspect potentiel.
Dans les faits, la gestion de la mobilité au Sud-Kivu s’exerce sous une pluralité d’autorités : les institutions étatiques et leurs forces alliées (FARDC, police, Wazalendo) ; les groupes armés non étatiques comme l’AFC/M23 ; les structures civiles locales qui prélèvent des taxes informelles. Cette gouvernance fragmentée produit un espace de mobilité sélective et arbitraire. Le chercheur, voyageur sans mandat politique explicite, se trouve alors à la marge : ni pleinement civil, ni acteur humanitaire, ni militaire, il incarne une figure flottante, immédiatement suspectée. Déclarer illégaux les documents administratifs émis de part et d’autre du front revient à restreindre la circulation, à produire des corps immobilisés et vulnérables. Le chercheur n’échappe pas à cette logique : il est perçu comme un acteur mobile dans un espace où la mobilité elle-même devient suspecte.
Ces expériences quotidiennes invitent à reconsidérer la portée du nécropouvoir. Longtemps défini comme la capacité de décider qui peut vivre ou doit mourir (Sahraoui, 2020), il faut désormais l’étendre à la capacité de décider qui peut circuler et qui doit être immobilisé (Gouws, 2024; Beaumont & Sanders, 2024). Au Sud-Kivu, le nécropouvoir s’incarne dans des pratiques routinières : un contrôle d’identité, une fouille arbitraire, une taxe informelle, un refus de visa. Ces gestes apparemment banals tracent les contours d’une géographie de la contrainte. Ils déterminent la visibilité, la mobilité et, en dernière instance, la survie sociale des individus.
Ainsi, la route devient un théâtre où s’exerce une souveraineté fragmentée : un espace où se négocie le droit d’exister. Dans cet espace, le chercheur, porteur d’un carnet et d’une curiosité scientifique, devient un corps à contrôler. À chaque barrage, la même question : « Pour qui cherches-tu des informations ? » Le silence devient alors une stratégie de survie : taire sa fonction pour ne pas être pris pour un espion, adopter une neutralité feinte pour échapper aux violences. Mais ce silence, imposé par la peur, interroge : que reste-t-il de la recherche quand la parole elle-même devient dangereuse ?
La littérature sur les migrations souligne comment les politiques de mobilité produisent l’illégalité avant même le franchissement des frontières : les individus sont rendus coupables non pour leurs actes, mais pour leurs conditions (Cobarrubias, 2019). Mon expérience au Sud-Kivu montre que cette logique opère désormais à l’intérieur même du territoire national.
Les frontières ne se trouvent plus seulement aux marges de l’État ; elles se déplacent à l’intérieur, multipliées par les barrières militaires, administratives ou civiles. Chacune fonctionne selon ses propres règles : certaines exigent un paiement fixe, d’autres un pot-de-vin négociable, d’autres encore l’obtention d’une autorisation symbolique – un mot d’ordre, une carte, un contact. Ces micro-frontières façonnent une économie politique de la circulation. Elles matérialisent le pouvoir sous une forme décentralisée et fluide : un pouvoir qui prélève, autorise, humilie, ou bloque. Dans cette configuration, la route n’est plus un simple support de déplacement, mais un espace de gouvernement.
Cette réalité impose de repenser les analyses classiques de la mobilité des chercheurs. Elle invite à intégrer les frontières intérieures mouvantes produites par la coexistence des forces étatiques et non étatiques qui autorisent accès ou non. Ce sont ces espaces interstitiels – ni tout à fait contrôlés, ni totalement abandonnés – qui définissent aujourd’hui le vécu de la circulation des chercheurs au Sud-Kivu et, par conséquent, à quelles informations ils peuvent avoir accès et sous quelles modalités.