Écrire pour tenir
J’ai soutenu ma thèse fin octobre 2024 et, une semaine plus tard, en novembre, je rentrais au pays. Enthousiaste. Convaincu que le sens de ces années d’effort se trouvait là : transmettre, enseigner, initier des projets, construire des collaborations Nord–Sud plus équilibrées. Je voulais contribuer. Mais le retour n’est jamais simple. Aux yeux de certains, je n’étais plus tout à fait des leurs : j’étais devenu « celui qui est parti ». La question implicite n’était pas seulement : que vas-tu apporter ? Mais aussi : d’où parles-tu désormais ? Cette tension touche à la légitimité du savoir. Produire une thèse en Europe ne garantit pas d’être entendu chez soi. Le savoir circule dans des hiérarchies invisibles, et le chercheur qui traverse ces espaces porte en lui ces tensions. Pourtant, malgré ces fragilités, je croyais que le plus difficile était derrière moi.
En janvier 2025, les combats ont repris. En février, l’angoisse s’est installée. Puis, en quelques jours, Bukavu tombait. En quelques semaines, tout a basculé : les projets se sont figés, les collaborations suspendues, l’univers académique local — déjà fragile — a vacillé. Et moi, je me suis retrouvé contraint de fuir la ville. Fuir, après être revenu pour reconstruire. Il est difficile de décrire l’effondrement intérieur que cela provoque : impuissance, colère contre la répétition de l’histoire, contre cette guerre de plus qui balaie ce que des années d’efforts avaient patiemment bâti ; peur pour les proches ; et une forme de dépression silencieuse — le sentiment que le rêve de contribuer à l’émergence du pays venait de se fracturer. La migration académique n’était plus seulement une traversée entre Nord et Sud. Elle devenait une suspension, un entre-deux imposé par la violence.
La guerre ne détruit pas seulement des infrastructures. Elle désorganise les trajectoires, fragilise les institutions, interrompt les transmissions. Elle rend la vie elle-même incertaine — et c’est cette incertitude qui redéfinit ce que signifie produire du savoir. Lorsque la sécurité quotidienne vacille, la recherche cesse d’être une évidence : elle devient conditionnée par la possibilité même de rester en vie. Que signifie construire des projets lorsque les universités ferment, que les collègues se dispersent et que la sécurité n’est plus garantie ? Les partenariats Nord–Sud, déjà asymétriques, deviennent encore plus déséquilibrés lorsque le Sud est plongé dans l’urgence. Le temps long du savoir est brutalement interrompu par le temps court de la guerre. Dans ces conditions, produire du savoir n’est plus seulement une tâche intellectuelle : c’est un geste profondément politique et moral, ancré dans ce qui est en jeu pour celles et ceux qui vivent au cœur du conflit.
Avant la guerre, je me sentais parfois déplacé entre deux mondes. Après la chute de Bukavu, ce sentiment s’est intensifié : revenu pour contribuer, contraint de repartir pour survivre. Dans les espaces académiques européens, je redeviens le chercheur du Sud ; au pays, je suis celui qui est parti — puis revenu — puis reparti. Cette instabilité n’est pas seulement géographique. Elle est existentielle.
On associe souvent la soutenance d’une thèse à l’aboutissement d’un parcours. Pour moi, elle fut suivie d’un deuil. Et pourtant, la responsabilité demeure — peut-être même plus fortement : témoigner que derrière les trajectoires académiques se trouvent des territoires vulnérables, et que la production de savoir n’est jamais séparée des contextes politiques qui la rendent possible — ou impossible. Ce récit ne se limite pas à une expérience individuelle. Il résonne avec celui de nombreux chercheurs confrontés à la guerre, qui tentent de survivre, de produire du savoir et de rester liés à leurs communautés malgré la violence. C’est celui d’une génération de chercheurs qui veulent contribuer, mais dont les trajectoires sont sans cesse reconfigurées par la violence. La migration académique, dans un contexte de guerre, n’est plus un privilège discret. Elle devient une épreuve morale : comment continuer à croire au pouvoir du savoir lorsque le sol même sur lequel on voulait le faire fructifier se dérobe ?
Je n’ai pas encore la réponse.
J’ai senti le besoin d’écrire. Pas pour publier. Pas pour réussir un nouveau projet. Mais pour tenir. Pour ne pas me laisser engloutir par le sentiment d’inutilité. Écrire est devenu une manière de respirer lorsque l’horizon se fermait, une manière de survivre quand je ne voyais plus d’issue.
Dans un contexte où la guerre fragilise les corps, disperse les institutions et interrompt les transmissions, la plume devient la dernière forme de présence possible. Écrire, c’est refuser que la violence confisque aussi le sens de ces années de labeur ; affirmer que, même lorsque le territoire est occupé, la pensée peut encore circuler. Si la guerre impose le silence par la peur, alors écrire devient un acte de résistance — une résistance intérieure, qui maintient vivante l’espérance lorsque tout semble s’effondrer.
Peut-être est-ce là, finalement, le sens le plus profond de ce texte : continuer à écrire, malgré la guerre, pour que le savoir ne soit pas seulement un projet académique, mais une manière de rester debout.