Tenir tête par les mots
Minuit est passé. Les explosions résonnent au loin, plus proches qu’hier. Mes enfants dorment collés contre moi. Moi, je veille. Mon sac d’urgence est prêt depuis des jours. Un sac pour fuir. Mais fuir où ? Et pour combien de temps ?
L’école est fermée, plus de travail, plus de cours. Pourtant, dans cette nuit suspendue, une chose en moi résiste : j’écris. Pas pour me plaindre, ni pour informer. J’écris pour ne pas disparaître. Ce texte n’est ni neutre, ni distancié. Il est plein de pensées, de doutes, de fatigue. Il est le fil qui me relie à moi-même, à mes identités fragmentées : chercheuse, femme, mère.
« Ce que j’écris ici n’a pas la forme d’un article, ni la rigueur d’un rapport. C’est un ancrage. Un cri muet. Un souffle. Une preuve que je suis encore là. »
C'est ma façon d'être encore chercheuse, femme, maman, une personne tout simplement, même quand tout s'écroule autour. « Écrire, ce n’est pas seulement dire ce qui se passe. C’est refuser de disparaître. »
Lorsque la violence a repris dans la ville, tout ce que je croyais stable s’est effondré : ma sécurité, mes routines, mes priorités. Je n’étais plus seulement une chercheuse sur le terrain. J’étais une mère tentant de protéger ses enfants.
« Un bruit fort, comme une explosion, à l'aube. Sorti de mon sommeil en sursaut. Le boulot m'attendait, mais c'était trop risqué de sortir. J'ai prévenu que je ne viendrais pas. La réponse a été : "Pas la peine de prendre des risques insensés. On reprendra quand les choses se seront un peu calmées." Sauf que je crains que le calme ne revienne jamais vraiment ».
Dans ces conditions, penser peut sembler futile. Pourtant, écrire quelques mots, réfléchir, même dans le désordre, c’est refuser le silence imposé. Ce n’est pas produire un savoir académique, mais préserver ma capacité à penser. Et cela, c’est déjà un acte de résistance.
« Mes enfants étaient désorientés : pourquoi l'école reste-t-elle close ? J'ai bafouillé une explication, que les grandes personnes n'arrivent pas à s'entendre. Eux, comme moi, n'y ont rien compris. Plus tard, le calme revenu, j'ai allumé une lumière et gribouillé quelques lignes. Rien de savant, juste un besoin. Et là, j'ai enfin senti l'air revenir ».
En tant que chercheuse, on m’a appris à observer les autres, à documenter leurs vies, leurs luttes. Mais ici, je suis le terrain. Je suis celle qui tremble, qui doute, qui espère. Et cette expérience change tout.
Je n’écris pas seulement pour témoigner. J’écris parce que c’est devenu vital. Parce que mon corps, mes émotions, mon quotidien sont traversés par ce que j’étudie. Je ne peux plus parler « de loin ». J’habite ce que j’analyse. « Je me suis demandé si ces pages finiraient un jour dans une publication. Puis j’ai ri. Il faut d’abord rester en vie. Mais si quelqu’un, quelque part, les lit… qu’il sache : ici aussi, on réfléchit. Même au milieu des tirs. »
Ce renversement de l’analyste vers l’analysée n’est pas une faiblesse. C’est une forme de connaissance. Sensible. Lucide. Fragile. Elle ne se transmet pas dans les conférences, mais dans les silences du soir, les cauchemars des enfants, les choix impossibles. C’est un savoir situé. Maternelle. Féminin. Incarné. Trop souvent exclu des sciences sociales, alors qu’il dit pourtant quelque chose d’essentiel.
Ce que j’écris ici va au-delà du journal de terrain que l’anthropologue garde pour nourrir ses analyses. Il ne s’agit pas de données à interpréter plus tard, depuis un lieu protégé. C’est une écriture vive, située, en train de se faire. Une écriture qui pense autant qu’elle ressent.
« L’anthropologue vulnérable écrit avec son cœur autant qu’avec sa tête » écrivait Ruth Behar (1996). Je me reconnais dans cette manière de faire. Je ne cherche pas à objectiver mon expérience, mais à revendiquer que cette parole subjective, instable, tremblante, mérite sa place dans les espaces scientifiques.
« Cœur coincé. Intellect incapable de trouver des mots qui fassent plus qu’exprimer le trouble Aucun moyen d’établir un lien entre ces bribes éparses. Pour leur donner vie … les libérer de l’obscurité qui cerne et consume. » (Wideman, 2017)
Ce que Wideman écrit ici, c’est exactement ce que je vis : une pensée brisée, des émotions débordantes, et l’espoir qu’en les posant sur la page, elles trouvent un sens. Ce n’est pas une faiblesse, mais une autre forme de rigueur : une rigueur du vécu, de l’écoute intérieure, de l’expérience incarnée. Une rigueur qui, elle aussi, produit du savoir.
Pour démêler cette boule d’affect et de raison, écrire ce bousculement, tel quel, entre mouvements du cœur et de la pensée, rend possible le suivi du cheminement heuristique, le mien mais aussi celui, tout aussi affectif et raisonné à la fois, de ceux dont je me propose de saisir la logique culturelle. Plus concrètement, comme le soulignait Renato Rosaldo (1989 : 12), « rendre compte du bousculement entre cœur et intellect permet de dépasser le traitement ethnologique généralement accordé aux pratiques autour de la mort dans une culture spécifique ». En d’autres termes, c’est en assumant cette tension entre vécu et analyse que l’on peut accéder à une compréhension plus fine, plus humaine, des pratiques culturelles notamment celles qui touchent aux registres sensibles comme le deuil, la mémoire ou la résilience.
L’observable et le vécu sont toutefois bien plus amples que la mise en boîte idéelle (Favret-Saada, 2009). Inclure l’affect dans la présentation des faits, et toucher ainsi, en aval, à la peine des survivants, permet d’apporter une autre touche à l’entendement de ces thèmes. L’affect, le banal du quotidien, les commentaires « négligeables », ces maillons heuristiques souvent mis en retrait ou retirés des analyses, sont ici primés. Ces méandres ethnographiques restituent finalement l’émotion qui accompagne l’ordinaire du travail de terrain : les relations concrètes nouées entre les acteurs sociaux, et la réflexivité des uns et des autres.
Être mère et chercheuse en temps de paix est déjà un exercice d’équilibriste. En guerre, c’est une danse entre deux gouffres : perdre ses enfants ou perdre sa pensée.
« Mon plus jeune a vomi de peur cette nuit. Mon aîné me demande chaque jour : “Est-ce qu’ils vont nous tuer ?” Que puis-je répondre ? Je lui lis une histoire. Puis j’ouvre mon ordinateur. Le journal ? La télé ? Je n’y comprends plus rien. Je ne suis plus la même. »
On ne cherche pas à être héroïque. On cherche juste à rester cohérente. À ne pas me perdre entièrement dans le rôle de mère, ni fuir mes responsabilités dans le confort abstrait de la recherche. Il n’y a pas d’équilibre parfait. Il y a seulement ce que l’on fait, jour après jour, entre fatigue et courage.
Écrire au cœur du chaos n’est pas un luxe. C’est une manière de rester en vie. Mes mots sont tremblants, tendres, en colère. Mais ils sont là. Ce blog est un appel : à entendre ces voix qui écrivent sous les bombes, corrigent des paragraphes entre deux alertes, pensent au plus près de la peur. Il existe d’autres façons de faire de la recherche. Et parfois, la plus puissante des analyses naît d’un carnet ouvert à la lueur d’une bougie, pendant que dehors, les tirs continuent.