Quand l’oreille des autres a aussi besoin d’être écoutée
Depuis plusieurs années, je fais partie d’Angaza Institute, un centre de recherche qui est bien plus qu’un simple lieu de production scientifique. Angaza est un espace collectif où se croisent des chercheurs et chercheuses aux parcours variés, porteurs de responsabilités visibles pour certains, plus discrets pour d’autres, mais tous essentiels au fonctionnement de l’ensemble. C’est un lieu où la recherche ne se réduit pas à l’accumulation de données, mais s’entrelace avec les relations humaines, les échanges quotidiens et les solidarités silencieuses qui nous permettent d’avancer malgré les épreuves. Ces épreuves, nous les vivons même aujourd’hui dans un contexte marqué par la guerre, l’insécurité et une crise humanitaire aiguë et la fragilité des conditions de travail.
Dans ce climat, Angaza est devenu plus qu’un centre de recherche : c’est un point d’ancrage, un espace de soutien moral et intellectuel, où la solidarité entre collègues prend une place aussi importante que la production de savoirs.
Au fil du temps, et sans que je l’aie vraiment cherché, je suis devenu pour beaucoup de collègues une oreille vers qui se tourner. Ils viennent partager leurs peurs, leurs découragements, leurs incertitudes, parfois juste pour trouver un espace où leurs mots ne seront pas jugés. Cette place m’a été rappelée un jour, dans le jardin des sœurs au Centre Amani, par une collaboratrice du centre Angaza :
« Michel, tu es pour beaucoup, un repère de confiance. Tu es celui vers qui on se tourne lorsqu’on se sent bloqué(e), lorsqu’on cherche un conseil ou simplement une oreille attentive. Ce n’est pas forcément dans un cadre formel, mais dans ce lieu invisible où l’on peut parler sans crainte. Tu offres cet espace avec une grande générosité. »
Ces paroles ont résonné en moi. Elles disent ce que je constate au quotidien : la recherche en temps de crise ne se joue pas seulement dans les bibliothèques ou dans l’analyse des données, mais aussi dans la capacité d’être présent(e) pour les autres. Écouter devient une forme de solidarité, un geste qui aide à tenir, qui permet de continuer à exister malgré l’angoisse et la peur. Mais cette position n’est pas simple à assumer. Être l’oreille des autres ne me met pas à l’abri de mes propres failles. Soutenir exige une énergie que je n’ai pas toujours, et dans la guerre, je découvre mes limites et j’apprends aussi.
Les confidences de mes collègues lors de l’émergence de la crise sécuritaire de 2025 disent toutes la même chose : un besoin de parler, d’être entendu, de partager des inquiétudes trop lourdes pour rester silencieuses. Elles prennent parfois la forme d’une peur brutale : « Michel as-tu entendu aussi ces bombes ? J’ai cru qu’elles étaient tombées sur mon toit. En voyant ses éclats de ma fenêtre, j’ai sauté de mon lit je t’assure. J’ai vraiment peur. Les collègues m’ont déconseillé de rester tout seul pendant cette période. Je peux venir rester chez toi pour un temps ?» ;
D’une inquiétude intime : « Mich, tu sais que ma femme est enceinte ? avec cette allure j’ai peur que ça puisse affecter ma femme et le bébé. Qu’est-ce que tu me conseilles ? Et si j’amenais d’abord ma femme loin de ça, le temps que les choses se règlent ? » ;
Ou d’une lassitude économique : « Mon cher le bailleur me réclame déjà quatre mois de loyer, je ne sais pas comment trouver cette somme pendant cette période, même mes provisions sont finies. J’ai envie de fuir cette vie, mais où aller ? » ;
Ou encore : « Michel, si je savais, je n’allais pas venir avec ma famille ici au Burundi. Dès les premiers jours, la police nous avait tous envoyé dans un terrain de foot où nous passions la nuit à la belle étoile, des fois même sous la pluie. Après, ils nous avaient amenés dans un camp de déplacés. C’est là que nous vivons désormais sans aucune assistance humanitaire. La vie est devenue trop cher ici à cause des mouvements des congolais. En cette période, manger est devenu très dur ».
Chacune de ces paroles est une manière de chercher refuge, de trouver une présence qui rassure. Mais écouter les autres ne me protège pas de mes propres failles. Comment accueillir la vulnérabilité de mes collègues quand moi-même je lutte chaque jour pour rester debout ? Comment porter les confidences d’un collègue inquiet pour sa famille quand moi-même je lutte à protéger la mienne ? Comment être disponible alors que je ressens la même fatigue, les mêmes incertitudes ? Dans cette tension, j’apprends que même l’oreille des autres a besoin d’être entendue elle aussi, car il y a, dans cette posture d’écoute, une forme d’entraide qui nous maintient ensemble à la surface. Écouter un ami, c’est porter un peu de son poids et découvrir ses propres limites.
Les échanges avec mon mentor et de collègues à des centaines voire des milliers de kilomètres me rassuraient. Pour moi, cela veut-dire, que cette période aussi critique soit-elle, passera et nous nous en sortirons. Dans cette fragilité, j’ai découvert combien le soutien moral peut circuler dans les deux sens :
« Bonjour Michel, comment allez-vous ? Tout est ok ? Je voulais juste vérifier si vous allez bien tous, n’oubliez pas que vous n’êtes pas seuls dedans » ;
« Coucou les amis, je ne sais pas quoi dire, je sais que la grande majorité d’entre vous est confinée chez vous, dans les conditions pas faciles, très difficiles même, de ma part en Belgique je ne peux que vous envoyer quelques messages d’encouragement. Comme pour moi, quand les choses ne vont pas bien, j’aime bien être dans mes arbres, et vu que vous ne pouvez pas le faire chez vous, j’amène mes arbres chez vous, les voilà, sont là, pour vous dire vous n’êtes pas seuls, courage ».
Ces mots, simples mais sincères, ont été pour moi une bouffée d’air. Ils ont montré que la solidarité ne va pas seulement du chercheur resté à Bukavu vers ses collègues ; elle peut aussi venir de l’extérieur, franchir les distances et créer des liens invisibles qui nous tiennent debout. La guerre a tout fragilisé, mais elle nous a révélé aussi l’importance vitale de ces dynamiques de soutien mutuel.
La recherche, alors, n’est pas seulement une affaire de concepts, de méthodes ou de résultats. Elle devient un exercice profondément humain, fait d’écoute, de partage et de solidarité silencieuse. Dans le tumulte, ce ne sont pas seulement les textes produits qui comptent, mais aussi les gestes invisibles qui permettent aux autres et à soi-même de tenir.
Être l’oreille des autres m’a appris que la recherche peut être une forme de présence. Mais cette expérience m’a aussi rappelé une vérité simple : même celui qui écoute a besoin d’être entendu. La solidarité entre chercheurs et chercheuses ne se limite pas à une aide ponctuelle, elle devient une dynamique de survie collective, un tissu invisible qui nous relie et nous empêche de sombrer dans l’isolement.
Ce que nous construisons aujourd’hui, au sein d’Angaza et au-delà, ce ne sont pas seulement des savoirs situés dans un contexte de crise. Ce sont des traces de résistance humaine, des liens de confiance qui témoignent que, malgré la peur et la fatigue, il est possible de rester attentif aux autres et de croire qu’il y aura un lendemain. La guerre a fragilisé nos vies, mais elle a révélé aussi ce que nous avons de plus précieux : la capacité d’écouter, de soutenir et d’être soutenu à notre tour.