Quand l’écriture survit sous la tension
L’irruption du conflit dans la ville de Bukavu depuis début 2025 a entraîné un climat d’insécurité permanente, de peur et d’incertitude ainsi qu’une restriction des mobilités, et des libertés individuelles. Comment allons-nous survivre, si toutefois nous ne mourrons pas avant ? Ceci a été accentué par l’exil forcé de plusieurs figures publiques, dont certains chercheurs engagés dans des thématiques sensibles comme les conflits armés.
En tant que chercheure locale, j’ai ressenti une forte menace par rapport à ma position, non seulement en raison de mon appartenance à l’espace en danger, mais également en raison de mon activité intellectuelle perçue comme soupçonneuse. Comment faire pour documenter tout cela ? Le terrain se présente comme un espace de tensions, où la simple démarche de questionnement peut être perçue comme une intrusion et une potentielle menace. La relation avec les informateurs se présente de manière problématique. La confiance, ressource pourtant essentielle pour me faciliter l’accès au terrain a été remplacée par la suspicion : on ne sait plus qui agit pour le compte des groupes armés, qui cherche simplement à survivre, ou qui œuvre encore pour le bien collectif.
Vivant pleinement les réalités du conflit et animée par la volonté de comprendre et documenter la situation, j’ai senti le danger de l’invisibilisation. Le simple acte d’écrire pose problème ; le terrain est glissant et la population locale ne me fait pas confiance. Je dois penser à ma sécurité et à celle des informateurs car je ne dois en aucun cas nous exposer. Dès la conception de l’idée de recherche, la tension autour des enjeux et du terrain est palpable : sur quoi écrire ? Comment l’aborder ? Avec quels acteurs interagir ? D’ailleurs, certains partenaires (chercheurs Nord), malgré leur désir d’être informés sur la situation, restaient stricts en ce qui concerne les précautions éthiques. Il est inconcevable d’écrire sur un sujet qui touche directement sur la guerre, tant cela peut heurter ou exposer : « Racontez-nous ce qui se passe mais ne vous mettez pas en danger ». Une recommandation tout à fait compréhensible mais vraiment déstabilisante. Comment je fais alors ? Tenue à la fois de « faire le terrain » et de « me protéger », je me suis retrouvée en train de me questionner sur la faisabilité de la démarche.
Je me souviens qu’au tout début, j’ai commencé à consigner chaque journée, chaque ressenti, chaque événement vécu ou entendu. Je notais tout dans mon petit carnet qui est devenu pour moi un outil de sauvegarde de mémoire. Malheureusement, même tout cela ne m’a pas été utile pendant les moments d’écriture.
Dans ces moments de pression permanente, la productivité scientifique est devenue un autre combat pour moi, une véritable source de stress, une charge émotionnelle. Il faut rester productif et surtout aligner ses idées aux attentes extérieures. Il m’est arrivé de passer des heures à rédiger, à essayer de formuler une réalité que je vis mais qui est moins risquée ou moins sensible ; remplir toute une page puis effacer ensuite chaque phrase, parce que le texte ne colle pas aux attentes. Ce ne sont pas les idées qui manquent mais elles sont piégées. Ça a été une autre forme de torture : celle qui doit faire correspondre ma pensée à celle de mon collaborateur/mon partenaire.
J’ai compris que dans ce contexte d’insécurité, la parole coute cher non seulement pour toute la population en général mais beaucoup plus pour le chercheur ; il ne lui suffit pas d’avoir en sa possession un carnet, un stylo ou toute autre machine à écrire, ou bien même un réseau sur lequel s’appuyer mais il lui faut être capable de documenter sans heurter, sans exposer et surtout rester connecté à son travail même lorsque sa survie en dépend. Il lui faut rester lucide.
Face à tout cela, j’ai pris tout simplement la décision d’écrire ; mais surtout, d’écrire sur cette difficulté d’écrire. Documenter ce « black-out », ces pages blanches, ces tiraillements. Je me suis dit « tiens, et si je faisais de cette difficulté une donnée de recherche ? » Faire de cette expérience une réalité à analyser, une histoire à raconter.
Cette expérience d’écriture en temps de guerre m’a amené vers un questionnement permanent. Dans cet environnement sensible, porter le titre de « chercheur » peut constituer une menace pas seulement pour la personne mais également pour tout son entourage ; la parole devient un danger et la peur bloque les interactions. Je me suis retrouvée dans une situation telle qu’il me faut choisir entre l’invisibilité et me conformer à certaines exigences éthiques pour garder ma posture. Ceci m’a permis de prendre conscience qu’aller à la rencontre du monde n’est pas la seule façon de mobiliser les données. Ma propre expérience peut constituer une donnée précieuse à exploiter. Cette prise de conscience m’a permis de réajuster ma pensée de chercheur et de finalement documenter ma propre situation, mes propres ressentis, mon propre vécu.