Schizophrénie ethnographique d’une chercheuse du Sud ? : produire du savoir aux frontières des contextes sensibles de guerre

Schizophrénie ethnographique d’une chercheuse du Sud ? : produire du savoir aux frontières des contextes sensibles de guerre

15 Décembre 2025
Esther Borauzima Feza
Esther

Je suis une jeune chercheuse congolaise issue d’un milieu modeste, profondément marqué par la guerre. Je fais une formation doctorale au sein d’une université du Nord mais mon terrain de recherche se situe au Nord-Kivu, une province de l’Est de la RDC en proie à des conflits armés depuis plus de vingt ans. J’interroge l’agency des combattantes au sein de groupes armés opérant à l’intérieur et autour du Parc national des Virunga. Ce terrain est doublement sensible, d’une part en raison de l’insécurité récurrente, d’autre part à cause de la nature même des activités menées par ces femmes.

Dès mon premier terrain, en avril 2024, un défi majeur s’imposé en termes de faisabilité et d’accès au terrain. Je pensais que mon ancrage local — ma famille vivant dans la région, mes échanges réguliers et mon réseau de contacts locaux construit au fil des années — faciliterait l’accès au terrain.

 

Mais j’ai rapidement compris que l’enjeu dépassait le simple contact physique : il fallait accéder à l’intimité et à la vulnérabilité de ces femmes en construisant solidement, mais patiemment une relation de confiance. Or, mes premières interactions furent marquées par la méfiance. Certaines ex-combattantes incarcérées m’ont soupçonné d’être un agent du gouvernement, me reprochant de travailler avec ceux qui bloquent l’évolution de leurs dossiers en justice. Une autre m’a lancé durant une visite, après un long moment de silence: « Si tu veux savoir ce que font les femmes chez les Maï-Maï, fais-toi enrôler ». Ces moments ont fait naitre en moi un malaise en me faisant réaliser combien j’étais loin de gagner leur confiance ou « d’entrer dans leurs intimités » malgré ma démarche méthodologique.

 

C’est dans ce contexte que j’ai introduit le récit de soi comme méthode. En partageant avec elles mes propres expériences de recherche — comme celle vécue au Sud-Kivu avec un ancien Mai-Mai qui pratiquait des rituels de protection — j’ai découvert que ce geste ouvrait la voie à un registre discursif partagé. Le récit de soi a alors permis de rompre avec l’objectivation, de délier les langues et de construire une proximité sociale. Mais cette méthode a soulevé aussi un autre malaise : certains récits que je livrais étaient adaptés, voire déformés, pour préserver cette confiance fragile. Je me suis alors demandé : en cherchant à créer du lien, ne risquais-je pas d’instrumentaliser à la fois leur parole et la mienne ? Est-ce que la vie de ces femmes compterait réellement à mes yeux en dehors de la recherche?

 

Ce malaise a pris une dimension tragique avec les événements du 27 janvier 2025, lorsque la rebellions du M23 a occupé la ville de Goma et incendié la prison. Les détenus hommes se sont échappés, mais presque toutes les femmes sont mortes. Parmi les rares survivantes se trouvait Sifa (un nom d’emprunt), une combattante rencontrée régulièrement en prison qui, après m’avoir longtemps repoussée, avait fini par me confier ses récits lorsque j’ai introduit le récit de soi jusqu’au point de me donner ses contacts pour « parler en tout sécurité » m’avait-elle dit.

 

Quatre jours avant les événements, j’étais allée la voir. Le lendemain de l’incendie, alors que je me trouvais à l’aéroport, prête à fuir, j’ai reçu un appel : la voix d’un homme me passa Sifa, en pleurs, qui me suppliait : « Da Esther, viens me prendre, je ne sais pas où aller ». J’ai dû raccrocher parce qu’il était temps d’embarquer, laissant derrière moi cette sœur, dans un désespoir absolu. À mon arrivée, j’ai tenté de la recontacter par le même canal, sans succès. Ce moment resta donc une déchirure : si ma recherche fut à l’origine de nos liens, son interruption m’a contrainte à quitter le terrain, abandonnant derrière moi des « sœurs » privées de refuge.

 

En éclairant ma propre histoire de terrain comme je le ferais pour d’autres, j’ai pris conscience de trois éléments essentiels. Premièrement, lorsqu’il s’agit de recherches aussi sensibles et de démarches adaptées au contexte, les approches classiques tendent à minimiser les ambivalences entre l’engagement émotionnel du/de la chercheureuse et l’instrumentalisation des récits recueillis. Deuxièmement, j’ai constaté un déplacement de la critique de la colonialité du savoir vers des tensions internes propres à la chercheuse du Sud que je suis. Autrement dit, alors que la critique de la colonialité du savoir dans les sciences sociales cible les rapports entre institutions du Nord et chercheur·e·s du Sud dans la production du savoir, cette colonialité se rejoue aussi à l’intérieur de moi-même. Elle révèle en effet les contradictions vécues entant que chercheuse du Sud, aujourd’hui « exilée » au Nord, produisant un savoir sur mes semblables à distance, avec des ressources et une sécurité qu’elles n’ont pas. Troisièmement, j’ai réalisé qu’on questionne rarement notre droit à produire un savoir sur des vies constamment exposées à la violence.

 

Autrement dit, ces leçons apprises questionnent la littérature qui articule la question de la positionnalité du/de la chercheuse sur les terrains sensibles et en contexte de guerre. Si elles mettent un accent sur les risques sécuritaires liés à la parole des participant·es à la recherche, ils soulignent également la nécessité d’interroger la position du/de la chercheureuse face aux asymétries de pouvoir dans ce contexte. Cependant, mon expérience a montré que ces asymétries doivent être interrogées continuellement et en profondeur.

 

Il est vrai que récit de soi que j'ai présenté pour contrer ces rapports de pouvoir et établir des liens solides — parfois teintés de sororité et dépassant le cadre académique — n'a pas éliminé ces rapports. Au contraire, ils ont été déplacés sans être complètement dissous. En outre, ces leçons interrogent aussi la littérature décoloniale critique qui mettent en évidence les logiques de domination dans la production du savoir. Ma démarche fait montre d’une tension interne à la chercheuse du Sud que je suis, prise dans une forme de schizophrénie épistémique, nourrie par les injonctions à produire « à tout prix » un savoir éthiquement pertinent tout en restant enfermée dans des cadres normatifs du Nord.

 

En somme, ce terrain de recherche a révélé des tensions profondes entre l’éthique, l’émotionnel et la production du savoir en contexte. Ce qui m’a confronté à un double malaise : la difficulté de créer la confiance sans instrumentaliser les récits, et la responsabilité morale vis-à-vis de celles dont les vies demeurent continuellement exposées à la violence. Les événements tragiques de Goma en janvier 2025 ont cristallisé cette tension et ce malaise, rappelant que la recherche ne peut effacer ces liens ni leur charge affective.

 

Autrement dit, toute recherche en contexte sensible, même méthodologiquement située, risque de reproduire une violence symbolique si elle ne réinvente pas radicalement son rapport au terrain et à l’autre. Partant, à travers cette expérience de terrain, je ne cherche pas à répondre aux questions qu’elle ouvre, ni à lui trouver un sens ou une justification. Vivre dans cette incertitude, sans tourner la page, produire désormais des connaissances traversées par ma fuite et par la voix de Sifa au bout du fil, me permet de garder en tête le questionnement, et elles, dans le même geste, comme des traces affectives irréductibles.

Esther Borauzima Feza est assistante d’enseignement — Université Officielle de Bukavu, RD Congo

elle est également chercheuse membre du Groupe d’Études sur les Conflits et la Sécurité Humaine, RD Congo, et doctorante à l Université de Mons, Belgique

 

 

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