« Plus qu’une stratégie de survie »
Je suis un jeune chercheur affilié à un centre de recherche bien connu à Bukavu. Vers Janvier 2025, j’entreprends une recherche individuelle concernant l’activisme vert chez les jeunes de Bukavu. L’objectif de l’étude est de comprendre les motivations de ces jeunes à s’engager, les avantages qu’ils tirent et les défis qu’ils rencontrent dans leur travail. La collecte de données sur le terrain avait été amorcée préalablement, lorsqu’en mi-février 2025, la conquête de la ville de Bukavu par le mouvement du M23 marqua un tournant significatif dans le conflit. A l’immédiat, cela m’avait poussé à interrompre la recherche, la priorité étant accordée à la survie.
Cependant, vers la fin du mois de mars 2025, un calme relatif s'était établi. Ainsi, j’avais décidé de procéder à la finalisation de la collecte des données, puis d'initier la phase d'écriture. Or, le contexte de guerre a engendré de profonds bouleversements. Le terrain et mon rapport à lui n’étaient plus les mêmes. D’un côté, toute la ville était sous une crise humanitaire suite à d’énormes pertes tant sur le plan humain que matériel. De l’autre côté, le soupçon et la méfiance interpersonnelle se sont généralisés sur terrain. Ainsi, je devais faire face au contraste d’avant et d’après la prise de Bukavu par le M23. Il fallait oublier le statut d’insider et l’enthousiasme des participants à la recherche dont je bénéficiais avant la prise de Bukavu. Place était aux hésitations et aux refus catégoriques auxquels je devais m’habituer et faire avec. C’est le cas d’une organisation des jeunes qui milite pour l’environnement à Bukavu, où il m’avait été dit, malgré la présentation claire de ma personne et du sujet de ma recherche : « nous ne savons pas qui êtes-vous réellement ni votre positionnement. Encore moins vos intérêts personnels cachés ». Dès ces instants, j’ai pris conscience que non seulement mon identité de chercheur ne présentait plus les garanties de fiabilité mais aussi qu’elle pourrait être associée à des pratiques suspectes, comme l'espionnage ou la collusion.
C’est dans ce contexte que je recourais parfois à une multiplicité de présentation de soi afin de minimiser les risques. Dans certains endroits je me présentais comme un membre d’un groupe thématique de la société civile, mais cela ne m’immunisait pas aux cas de refus : « vous les acteurs de la société civile vous êtes des lâches. Nous ne savons plus de quel côté êtes-vous réellement. Pourtant, vous devriez être aux côtés de la population ». Le fait que je suis jeune et que mes interlocuteurs sont aussi jeunes rendait la collecte des données encore plus difficile. Des rumeurs circulaient dans la ville faisant échos à des recrutements forcés des jeunes dans les groupes armés.
Cette expérience m’a permis de comprendre trois choses. Premièrement, le terrain et les identités du chercheur peuvent varier en fonction des contextes (Bourdieu, 2001 ; Olivier de Sardan, 2004). D’un côté, le contexte peut modifier les caractéristiques géographiques, politiques et socioéconomiques du terrain. De l’autre côté, la posture du chercheur reste difficilement fixe même lorsque le terrain constitue son cadre de vie.
Deuxièmement, dans un contexte critique, le chercheur court toujours le risque d’instrumentalisation. La présentation claire de soi et de son objet d’étude peut ne pas procurer la confiance auprès de ses interlocuteurs. Ces derniers peuvent accorder plus de crédit aux valeurs implicites de la recherche qu'aux faits.
Troisièmement, le recours à la multiplicité des présentations de soi par le chercheur, comme stratégie d’adaptation ou de survie, n’est pas toujours rassurant. Cela peut parfois renforcer l’assimilation de l’identité du chercheur à des pratiques suspectes.
Toutes ces leçons questionnent la littérature sur les défis éthiques liés aux présentations de soi du chercheur dans un environnement caractérisé par l’insécurité, la suspicion et les rapports de force (Anguilera, 1990 ; Nordstrom & Robben, 1995 ; Boumaza & Campana, 2007). La littérature dominante insiste sur la nécessité de se présenter clairement sans ambiguïté (Clark, 2006), mais tolère une dose de multiplicité identitaire envisagée comme stratégie d’adaptation ou de survie.
Mon expérience a démontré que dans un contexte de crise, les rôles attribués à ces présentations de soi du chercheur méritent d’être analysés davantage. Car, les variations permanentes du terrain et de l’identité du chercheur influent sur celles-ci, qu’elles soient claires ou ambigües. Ainsi, bien que les présentations claires ou multiples puissent diminuer les risques sécuritaires du chercheur et de ses interlocuteurs, elles peuvent être tout sauf une formalité dans un contexte critique. De ce fait, plusieurs questions méritent d’orienter le choix de leur nature pour le chercheur : Jusqu’où le chercheur doit-il camoufler son identité ? Jusqu’où le chercheur a le droit aux données dans un tel contexte ? A quel niveau devrait-il ou pas mobiliser les gens pour la collecte des données ?
En gros, ce blog permet de comprendre, en profondeur, comment la pratique des présentations de soi du chercheur en période de crise constitue à la fois un défi éthique et un enjeu stratégique pour le chercheur. Sur le plan éthique, la multiplicité des présentations de moi et les réactions des interlocuteurs ont révélé la fragilité de mon positionnement face au terrain et m’ont invité à être de plus en plus flexible dans un contexte de crise. Sur le plan stratégique, le recours à des présentations claires ou multiples m’a servi de mécanisme d’adaptation pour la collecte des données. Cependant, qu’elles soient claires ou ambigües, mon expérience a démontré qu’elles présentent des limites quant aux droits d’accès aux données et à la légitimité du chercheur à mobiliser les autres dans la collecte des données. Il y a lieu ainsi d’interroger nos cadres d’analyse de reconnaissance et de responsabilité face aux ambiguïtés et aux dilemmes des présentations de soi du chercheur en période de crise.
Ce blog invite à une prise de conscience des chercheurs pour que leurs présentations de soi dans un terrain miné soient considérées tout sauf une simple formalité. Une présentation claire ou ambigüe du chercheur est une condition non négligeable pour une recherche rigoureuse et plus rigoureuse.