Maternité et guerre : quand la veille devient posture épistémique

Maternité et guerre : quand la veille devient posture épistémique

14 Jan 2026
Sylvie Bashizi Nabintu
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En février 2025, alors que je préparais mon projet de mémoire, la guerre est arrivée de nouveau. Ce matin-là, comme chaque jour, j’ai conduit mes cinq enfants à l’école avant de rentrer chez moi pour lire, écrire, avancer dans mes recherches. Puis les tirs ont commencé. J’ai tout laissé. J’ai couru vers l’école. Dans les rues, c’était la panique : voitures dans tous les sens, boutiques fermées, cris, poussière. J’y ai retrouvé trois enfants. Le cœur battant, je ne pouvais pas rentrer sans les cinq. J’ai cherché le quatrième, en pleurs, puis la cadette, retrouvée plus tard chez un oncle, après un appelLe lendemain, l’école a rouvert, mais j’ai gardé mes enfants à la maison. Le soir, on m’a dit que les cours avaient repris. Le surlendemain, je les ai conduits, partagée entre peur et devoir. Quelques jours plus tard, un message est tombé : des militaires de la rébellion du M23 passaient dans les écoles pour enrôler de force les finalistes.

 

J’ai lâché tout ce que je faisais et suis repartie en urgence. J’ai retiré mes enfants. Ce jour-là, j’ai compris que l’école n’était plus un lieu sûr. Le lendemain, pourtant, je les ai redéposés. Mais cette fois, je suis restée. Je me suis installée dans ma voiture, garée tout près. Mon ordinateur sur les genoux, les oreilles aux aguets. C’est là que j’ai commencé à travailler chaque jour. Ce n’était pas un choix confortable, mais le seul possible.

Autour de moi, d’autres femmes veillaient. Certaines faisaient des allers-retours, d’autres reprenaient peu à peu leurs activités de commerce transfrontalier. Entre deux alertes, nous échangions nos inquiétudes, nos stratégies, nos épuisements. C’est dans cette voiture, entre le bourdonnement du moteur et les cris d’enfants, que j’ai écrit mon article sur le petit commerce transfrontalier et les fragilités politiques dans la sous-région des Grands Lacs. Il a été publié le 4 août 2025, mais il est né ici, dans l’attente, dans le souffle inquiet des mères. Mon mémoire aussi a changé de forme. Jour après jour, j’ai écrit, relu, corrigé, entre les sirènes et les silences. Ce texte, que j’ai soutenu en novembre 2025, porte les traces de ces journées suspendues : les voix des femmes rencontrées, la poussière, les battements de cœur d’une mère qui veille.

Ce quotidien m’a appris trois choses essentielles. D’abord, la pensée féministe ne se contente pas de survivre au chaos : elle s’y intensifie. Être mère et chercheuse en contexte de conflit, c’est refuser l’effacement. C’est affirmer que la pensée peut naître dans l’instabilité, dans la peur, dans l’amour. Ce n’est pas une pensée diminuée, mais une pensée augmentée : elle relie le cri d’un enfant, le bruit d’une balle et la ligne d’une théorie. Ensuite, j’ai compris que le savoir se fabrique dans les interstices. Entre deux alertes, entre deux appels. Le savoir n’a pas besoin de silence absolu ; il a besoin de lucidité, de courage, de présence. Il se glisse dans les fissures du quotidien, se nourrit de la tension, de la veille. Il ne vient pas après la crise : il émerge en elle. C’est un savoir de veille. Enfin, j’ai appris qu’être mère et chercheuse n’est pas une contradiction : c’est une posture épistémique. Mon amour maternel devient une force théorique : il m’ancre, me pousse à comprendre, à relier, à témoigner. Être mère ici, c’est être en alerte, en soin, en résistance. Cette vigilance devient une méthode. Elle transforme la recherche en une pratique du soin : une science qui écoute, qui accompagne, qui protège.

Ces trois leçons bousculent la littérature dominante sur les femmes en guerre. La plupart des travaux les décrivent comme figures du soin, de la résilience ou du sacrifice : des corps qui endurent, rarement des esprits qui produisent. Souvent des victimes. Leur pensée est souvent ignorée. Or, je suis cette femme. Et je pense. Je produis du savoir, non pas malgré le chaos, mais à partir de lui. Même les approches critiques reconduisent souvent des images de bravoure silencieuse. Mazurana et al. insistent sur la sécurité des interlocuteurs et la nécessité de partenariats locaux, sans interroger la pensée des chercheuses elles-mêmes. Wood évoque les dilemmes éthiques du terrain en zone de conflit, mais reste centré sur les risques, non sur la possibilité de produire des savoirs. Ces travaux parlent de survie, rarement de production intellectuelle.

Or, comme je l’ai montré ailleurs, les femmes ne se contentent pas de survivre : elles organisent, négocient, inventent. Elles pensent en marchant, en commerçant, en veillant. Cette intelligence discrète relie soin, économie et stratégie. Ces femmes ne sont pas seulement des actrices sociales : elles sont des penseuses du quotidien.

Il ne suffit pas donc de parler des femmes. Il faut les écouter penser. Leur savoir ne se construit pas seulement dans les laboratoires aseptisés, mais aussi dans les voitures garées près des écoles, dans les maisons où l’on surveille les alertes, dans les corps traversés par la peur et l’amour. Il est possible de rapprocher cette pensée située à ce que Gayatri Spivak nomme le savoir subalterne et ce que Boaventura de Sousa Santos conceptualise comme l’épistémologie du Sud. Elle n’est pas marginale : elle est une autre manière de produire du savoir. Une science en tension, une science en veille.

Ce terrain m’a appris que la recherche ne se fait pas sur les autres, mais avec eux. Elle est située, incarnée, affective. Elle appelle une décolonisation méthodologique : reconnaître les corps, les émotions et les contextes instables comme sources légitimes de savoir. Je ne suis pas une observatrice distante : je suis présente, dans la poussière, dans l’attente, dans la peur, et j’écris. Cette expérience révèle une rupture épistémique. Là où la littérature célèbre la résilience comme qualité morale ou fonction sociale (Mazurana et al.; Wood), j’y vois une pensée. Une pensée située, affective, stratégique : une intelligence de la survie. Elle ne s’exhibe pas, mais agit, relie, transforme.

Cette recherche assume sa subjectivité. Elle ne cherche pas à neutraliser les émotions, mais à les comprendre comme des vecteurs de savoir. Elle refuse l’illusion d’une objectivité froide. Elle fait science avec la vie : dans la poussière, dans l’attente, dans l’amour. J’ai compris aussi que les femmes ne sont pas seulement des figures du soin ou du courage. Elles sont des théoriciennes du quotidien. Elles pensent en marchant, en commerçant, en veillant. Elles produisent du savoir dans les marges et les silences. Comme je l’ai montré dans mes travaux (Bashizi Nabintu), cette pensée mérite d’être entendue, reconnue, intégrée.

Sylvie Bashizi Nabintu est chercheuse au Centre Angaza Institute et étudiante en master Genre et gouvernance du territoire à l’ISDR-Bukavu, RDC

 

 

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