LA SÉRIE BUKAVU 2.0

LA SÉRIE BUKAVU 2.0

La guerre et la plume : perspectives congolaises sur les savoirs en temps de guerre
21 Novembre 2025
Aymar N. Bisoka, An Ansoms, Emery Mushagalusa Mudinga, Koen Vlassenroot, Godefroid Muzalia
cartoon intro

Cette nouvelle Série Bukavu 2.0 prolonge et approfondit le chantier ouvert par la première Série Bukavu. L’initiative précédente avait incité des réflexions ‘Vers une décolonisation de la recherche’ (le sous-titre), mais celle-ci déplace cette ambition vers un contexte plus radical : celui de la guerre. Au sein de la guerre et la violence, la production des connaissances se heurte à la précarité du monde social et à la vulnérabilité des chercheuses et chercheurs. Là où le premier volume mettait au jour l’invisibilité des partenaires du Sud global et la persistance des hiérarchies Nord–Sud dans l’industrie du savoir, ce second volume interroge ce que signifie « faire de la recherche » lorsque la vie, la sécurité et la continuité du travail deviennent elles-mêmes des sujets d’interrogation et de choixroduire du savoir n’y apparaît plus comme un simple exercice intellectuel, mais comme un acte vital, un geste éthique et, parfois, une forme de résistance malgré les vulnérabilités qu’il implique. Cette réflexion n’est menée ni dans l’abstrait, ni sous la forme d’une demande de la part des chercheurs de pouvoir ou exposer leurs points de vue. Après l’offensive à grande échelle du M23 et l’occupation des villes de Goma et Bukavu, début 2025, nous avons été confrontés à une nouvelle réalité : celle de la guerre directe et de l’occupation militaire. Celle-ci a littéralement affecté les chercheurs comme acteurs pluriels ainsi que les conditions de production et de partage du savoir scientifique.

 

Produire du savoir n’y apparaît plus comme un simple exercice intellectuel, mais comme un acte vital, un geste éthique et, parfois, une forme de résistance malgré les vulnérabilités qu’il implique. Cette réflexion n’est menée ni dans l’abstrait, ni sous la forme d’une demande de la part des chercheurs de pouvoir ou exposer leurs points de vue. Après l’offensive à grande échelle du M23 et l’occupation des villes de Goma et Bukavu, début 2025, nous avons été confrontés à une nouvelle réalité : celle de la guerre directe et de l’occupation militaire. Celle-ci a littéralement affecté les chercheurs comme acteurs pluriels ainsi que les conditions de production et de partage du savoir scientifique.

Née dans un espace où l’instabilité, la peur et la perte font partie du quotidien, la Série Bukavu s’inscrit, depuis 2018, dans une tradition de réflexivité collective réunissant des chercheurs congolais, africains et européens. Ce volume s’appuie sur des expériences vécues en République démocratique du Congo (RDC) depuis le début de l’année 2025 pour interroger les conditions de possibilité du travail scientifique dans des environnements traversés par des conflits armés et l’occupation militaire. Une quarantaine de chercheuses et chercheurs montrent comment ils réinventent leurs pratiques, recomposent leurs alliances et ajustent leurs écritures au cœur de la violence, en assumant la part située, relationnelle et exposée de l’enquête.

Quatre scènes du savoir en temps de guerre

 

Quatre dynamiques structurent l’architecture de l’ensemble de la série et lui donnent sa cohérence. En situation de guerre, la recherche s’organise premièrement autour de la protection des personnes : la sécurité, le soin et la continuité. Ces trois éléments ne relèvent pas de la logistique, mais constituent les fondements mêmes de la production du savoir. La vie et la protection de la chercheuse et du chercheur constitue donc la donnée initiale. Les autrices et auteurs documentent des pratiques d’adaptation qui pour eux expriment aussi des choix méthodologiques : planification des déplacements, compartimentation des contacts, sécurisation des communications ; mais aussi suspension ou déplacement de collecte de données, ou collecte à distance. La continuité se maintient par une écriture fragmentée et régulière — notes brèves, mémos, enregistrements vocaux, observations indirectes — permettant de conserver la traçabilité malgré l’intermittence. La santé mentale est aussi intégrée au protocole : repères de régulation, entraide entre pairs, périodes d’arrêt explicites. Les contributions convergent sur la nécessité d’un cadre institutionnel flexible et aligné avec ces réalités (clauses de force majeure, budgets de sécurité, accompagnement psychosocial, non-pénalisation des interruptions). L’ensemble montre que la politique de la recherche doit aussi intégrer la protection des personnes et reposer sur la capacité à documenter les seuils d’exposition et les arbitrages opérés.

Une deuxième dynamique concerne l’éthique de la présence et la gestion des identités en tension. Les autrices et auteurs décrivent des situations où l’éthique ne peut se limiter à des protocoles généraux et requiert des décisions contextualisées. Ils exposent les critères retenus pour protéger un interlocuteur, différer une restitution ou taire une information sensible. Ils précisent comment la position sociale, le genre, l’âge, l’origine institutionnelle ou géographique influencent l’accès, la confiance et les risques. Trois repères reviennent de manière récurrente : ne pas nuire, rendre compte sans trahir, et reconnaître les contributions locales sans exposer les personnes. Ces textes montrent que la réflexivité n’est pas un exercice annexe, mais une compétence pratique qui permet d’anticiper les effets de la recherche sur les acteurs et sur les chercheurs eux-mêmes. Cette éthique opérationnelle s’évalue à l’aune de décisions explicites, justifiées et révisables.

Une troisième dynamique porte sur la manière de gouverner la recherche dans des environnements d’autorité fragmentée. Les auteurs et autrices décrivent un espace où coexistent administrations fragilisées, acteurs armés, autorités coutumières, ONG et entreprises, avec des normes mouvantes et parfois contradictoires. Ils détaillent des stratégies pour réduire l’exposition : éviter les affiliations incompatibles, répartir les interactions, consigner systématiquement les échanges, clarifier le statut académique du projet et, si nécessaire, différer la publication. La négociation du passage aux checkpoints, l’obtention d’autorisations et la gestion de la suspicion sont présentées comme des activités ordinaires de la recherche. Évoluer dans un contexte où l’identité s’impose à la fois comme critère renforcé d’accès social et comme source de stigmatisation participe à redéfinir la position du chercheur. Les contributions insistent sur le fait que la guerre redistribue les pouvoirs sans les abolir, et que cette redistribution devient elle-même une donnée empirique. Gouverner la recherche consiste à articuler accès, protection et intégrité scientifique, en rendant visibles les conditions d’entrée, de circulation et de retrait, et en reconnaissant la coproduction de la régulation par des acteurs aux légitimités différentes.

Enfin, une quatrième dynamique concerne les savoirs situés et la décolonisation de la recherche. Les auteurs et autrices mettent en évidence des asymétries persistantes entre exposition au risque et reconnaissance académique. Ielles proposent aussi des dispositifs concrets pour y répondre : copilotage des projets, copropriété et gouvernance éthique des données, décisions conjointes sur les modalités et temporalités de publication, y compris le droit au silence lorsque la sécurité l’exige. Les contributions expliquent comment, en situation d’incertitude, la base empirique est souvent fragmentaire et combinée à des indices, proxys et récits partiels, sans que cela compromette la qualité si les choix méthodologiques sont explicités. Elles justifient la reconnaissance d’outputs non conventionnels (notes anonymisées, archives scellées, écritures collectives) lorsque ces formats protègent les personnes et améliorent la pertinence. Ici, la décolonisation cesse d’être un simple discours morale et devient une réorganisation concrète des responsabilités et des ressources, fondée sur la justice cognitive et la reconnaissance des compétences, défis et vulnérabilités situés des chercheurs de terrain.

Une expérience épistémologique et politique

 

Ces axes, loin d’être additifs, forment une expérience politique et épistémologique pertinente pour l’ensemble du champ de recherche sur les défis liées à la production des connaissances en sciences sociales. Ils montrent comment, dans les zones de guerre, la recherche devient un acte de soin et de résistance. En plaçant la vie, la présence et la négociation au cœur de la méthode, ils inaugurent une conception de la scientificité où la responsabilité partagée des conditions matérielles des chercheurs prime sur la justification de l’illusion de l’objectivité.

Les expériences réunies rappellent que produire du savoir est une pratique vitale, située dans la chair et le danger. Ces terrains, où la peur, la perte et l’incertitude structurent le quotidien, transforment l’enquête en exercice de survie intellectuelle et morale ; ils révèlent la précarité des frontières entre connaître et vivre, écrire et se protéger, observer et résister. La guerre devient ainsi un laboratoire – mieux, un observatoire – des conditions politiques et corporelles de production de la connaissance.

Ces expériences de recherche en contexte de guerre, telles qu’elles émergent des terrains congolais, réinterrogent en profondeur la manière dont les sciences sociales conçoivent la production du savoir. Ce débat s’inscrit dans une réflexion plus large sur les conditions de la recherche de terrain, particulièrement en Afrique, où souvent les chercheurs évoluent dans des environnements marqués par l’instabilité, la surveillance, la précarité matérielle et la violence. Dans ces contextes, les questions classiques de méthode — distance, objectivité, neutralité — deviennent inopérantes. La chercheuse ou le chercheur, exposé au danger, au doute et à la perte, ne peut plus se situer hors du monde qu’il étudie : sa présence devient partie intégrante du dispositif de connaissance. Cette inflexion s’inscrit dans une généalogie critique des sciences sociales.

Dès les années 1970, l’anthropologie critique a montré que le savoir scientifique était traversé par des rapports de domination historique et politique. Les années 1990 ont introduit la reconnaissance de la vulnérabilité et de l’émotion comme composantes du travail scientifique, en faisant du terrain un espace de co-exposition et de risque partagé. Les années 2000 ont vu naître la perspective décoloniale, qui a déplacé le centre de gravité du savoir vers les épistémologies du Sud et les pratiques de restitution et de coresponsabilité ; mais aussi la reconnaissance de la pluralité des savoirs.

Ces héritages convergent aujourd’hui autour d’une proposition forte : la recherche, en contexte de guerre, n’est pas une suspension du travail scientifique, mais son épreuve de vérité. Les dynamiques décrites — survie comme méthode, éthique de la présence, gouvernance polycentrique, justice cognitive — ouvrent une direction épistémologique claire. Elles invitent à refonder la scientificité sur la responsabilité, la réciprocité et la protection de la vie. Loin de réduire la rigueur, cette approche la redéfinit : elle institue une épistémologie du soin et du courage, où la validité d’un savoir se mesure à sa capacité de préserver, plutôt que de menacer, les mondes qu’il étudie et les personnes impliquées.

Ces expériences ouvrent enfin des questions pratiques décisives pour la recherche en Afrique et, plus particulièrement pour les partenariats Nord–Sud et Sud–Sud. Un contexte de guerre et d’occupation contribue à l’arrêt du financement essentiel de la recherche, qui provient souvent du Nord global. Conçu dans une logique éthique et une condition politique (“ne pas contribuer à l’occupation”), on considère rarement les implications directes pour la chercheuse et le chercheur impliqués. Comment, alors, redéfinir la scientificité à partir de la vulnérabilité ? Comment reconnaître la fragilité et la discontinuité comme éléments constitutifs du travail de terrain sans en minorer la valeur ? Comment, ensuite, élaborer une éthique réellement située pour des terrains partagés, dangereux et inégaux, en dépassant des protocoles standardisés afin d’assumer les dilemmes moraux vécus et de répartir les responsabilités entre partenaires inégalement exposés ?

Qui, par ailleurs, gouverne la recherche en contexte de crise, quand la multiplication d’acteurs (bailleurs, ONG, autorités locales, groupes armés) produit une gouvernance polycentrique du savoir ? Comment garantir liberté académique, sécurité et intégrité scientifique face à des autorisations fragmentées et à des protections inégales, et quelles marges d’autonomie pour les chercheurs africains dans les consortiums internationaux ? Comment obtenir que les partenaires techniques et financiers ainsi que les universités du Nord global reconnaissent l’importance des politiques de soin, de protection et d’assistance des partenaires scientifiques en temps de crise ? Enfin, comment construire une justice cognitive réelle, qui dépasse la reconnaissance symbolique pour se traduire en pratiques concrètes — copropriété des données, copilotage effectif, reconnaissance des savoirs vernaculaires et redistribution des ressources — condition d’une recherche véritablement réciproque ?

En réunissant récits, analyses et propositions, la Série Bukavu 2.0 ne se contente pas de documenter la recherche en temps de guerre : elle tente d’en redéfinir les fondements à partir des expériences congolaises et à partir du Congo. Elle postule que la plume, au cœur du chaos, demeure une arme de lucidité et de soin. Cette plume permet de penser depuis les ruines, de comprendre avec les autres, et de réinventer la science comme acte de vie partagée. Ce faisant, les publications proposent une boussole pour l’avenir : une science socialement située, épistémologiquement exigeante et politiquement responsable, capable de tenir ensemble la vérité et la protection, la créativité et la vulnérabilité, la connaissance et la vie.

Aymar N. Bisoka est professeur à l'université de Mons, Belgique

An Ansoms est professeur à l' UCL, Belgique

Emery Mushagalusa Mudinga est directeur, Angaza Institute, Bukavu, RDC

Koen Vlassenroot est professeur à l' Université de Gand et directeur du Conflict Research Group, Belgique

Godefroid Muzalia est directeur du GEC-SH, Bukavu, RDC

 

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