Faire de la recherche chez soi : ressource ou épreuve ?
Janvier 2025. Je retourne sur mon terrain à Bunia. Entre temps, mon sujet a évolué : je travaille sur les savoirs vernaculaires portés par les résistances locales face à l’extractivisme. Dès mon arrivée, l’atmosphère habituelle me saisit. Le sol de Bunia porte encore les traces invisibles des batailles passées. Le soir, le couvre-feu devient presque un rituel. On se réveille au son des armes, on s’endort avec un cœur rempli d’espoir.
Une rumeur avait précédé mon arrivée : une milice locale a récemment enterré vivantes quinze personnes. La nouvelle circule rapidement, ce qui rend mon terrain encore plus incertain. Parmi mes études de cas figurent les groupes armés, dont CODECO. Comment approcher un groupe réputé sanguinaire, omniprésent dans les récits de tueries ? Je décide pourtant de tenter d’établir le contact. En attendant de trouver comment le faire, je rencontre une femme qui travaille dans une ONG avec qui je m’entretiens.
Au fil de mes questions, elle appelle sa collègue qui arrive rapidement. Elle connaît mon oncle. Et moi aussi apparemment. Pendant que la dame qui travaille dans l’ONG s’éloigne pour passer un appel, sa collègue me glisse qu’elle préfère qu’on discute ailleurs et m’écrit son numéro sur un bout de papier. En rentrant chez moi, je tente de la contacter. En vain. Finalement, en en parlant à mon entourage, la situation se débloque. Elle accepte de me recevoir dans son bureau.
Après un long moment de discussion nous entrons dans le vif du sujet. On parle de la guerre, des luttes, de l’exploitation de l’or:
« CODECO, ce n’est pas qu’une armée. C’est un groupe structuré. L’armée, en réalité, n’est que la partie visible, la moins influente. (…) Personne ne comprend vraiment cette guerre, parce que personne ne cherche à en écouter les fondements. Bien sûr qu’on ne peut pas justifier les tueries. Mais si on veut construire la paix, il faut faire asseoir toutes les parties. Et surtout, entendre leurs revendications. Car ici, elles sont d’abord territoriales, bien avant d’être économiques. (…) Je sais que tu es l’une des nôtres mais aussi que tu as un attachement profond à la terre de tes ancêtres. Je connais l’attachement de votre famille ici et le tien en particulier. Je sais que tu tiens beaucoup à ta recherche. Sinon, je ne t’aurais rien dit. J’accepte de te parler parce que je sais que tu n’es pas venue pour juger. Je te dirai encore beaucoup de choses. »
Cette immersion a déplacé mon regard sur ce que signifie « faire de la recherche chez soi » : elle m’a confrontée à une forme de vulnérabilité particulière, liée à ma position d’insider. Trois enseignements en émergent : premièrement, mon lien familial a servi de passeport relationnel, ouvrant l’accès à mes interlocuteurs clés. Grâce à lui, j’ai reçu des récits bruts, confiés avec la certitude que je saurais les comprendre et les porter. Mais cette confiance a aussi renforcé la charge émotionnelle. Deuxièmement, ma position d’« insider » vivant à l’étranger m’a placée dans un espace intermédiaire : ni complètement étrangère, ni totalement du lieu. Ce statut a facilité les confidences, tout en m’imposant une vigilance constante sur la restitution. Chaque parole recueillie porte un sens local précis et sa diffusion ailleurs peut en transformer la portée ou la signification. Enfin, les liens ravivés sur le terrain ne se sont pas éteints après les entretiens. Ils m’engagent dans une responsabilité durable : préserver la confiance, même face à des vérités sensibles.
Ces trois constats ne se limitent pas à des impressions personnelles. Ils dialoguent avec, mais aussi questionnent, ce que la littérature scientifique a établi jusqu’ici sur la vulnérabilité du chercheur.
L’étude des émotions en sciences sociales est passée d’une place marginale à une reconnaissance progressive. Longtemps dominée par un paradigme de distance et de neutralité (Durkheim, 1912), elle a évolué avec le tournant réflexif des années 1960-1980, qui a reconnu les réactions personnelles, y compris émotionnelles, comme des données exploitables (Devereux, 1967). Par la suite, la vulnérabilité du chercheur a été intégrée comme ressource analytique, surtout dans les contextes de souffrance et de conflit (Behar, 1996). Des travaux centrés sur le chercheur « in » ont mis en avant l’accès privilégié qu’offre cette position, mais en supposant trop souvent que l’appartenance suffit à créer la proximité, tout en soulignant surtout la vulnérabilité sécuritaire (Bisoka, 2016). Ma contribution déplace ce regard : la proximité, quand elle repose sur l’épaisseur des liens familiaux et mémoriels, produit une vulnérabilité d’un autre ordre, à la fois émotionnelle et morale.
Ce terrain en Ituri montre que la position d’insider place le chercheur dans un espace relationnel dense, où la confiance donnée avant la méthode conditionne toute la suite. Ici, la vulnérabilité est liée à l’empreinte émotionnelle des histoires confiées, aux attentes implicites de ceux qui parlent. L’enclicage devient à la fois une ressource et une contrainte.
La littérature a déjà montré l’importance d’intégrer la subjectivité, les émotions et plus particulièrement la vulnérabilité du chercheur qui mène une recherche dans son propre milieu. Mon travail confirme ces apports, tout en les affinant : la proximité ne naît pas de l’appartenance seule, mais de l’épaisseur du lien au territoire, forgée par l’histoire familiale, la mémoire partagée et la confiance héritée. Dans mon cas, cela s’illustre à travers la mémoire des luttes menées par les membres de ma famille aux côtés des populations locales ; la confiance née de leurs postures, qui transcendent les clivages communautaires pour appeler à l’unité ; et l’attachement persistant à la terre d’origine malgré une vie menée ailleurs. Cette reconnaissance m’a obligée à déplacer mon regard : je ne pouvais plus seulement analyser les récits recueillis, il me fallait aussi réfléchir à ce que je représentais pour mes interlocuteurs et à la responsabilité que cela m’imposait dans l’usage de leurs paroles. En outre, la confiance accordée m’a responsabilisée : je devais non seulement honorer leur parole, mais aussi veiller à ce qu’aucune information ne puisse mettre en danger ceux qui m’ont ouvert leurs portes, ni ma propre famille associée à ces histoires.
Cette expérience invite à repenser nos grilles d’analyse : comment intégrer dans nos cadres théoriques cette vulnérabilité affective et morale, qui ne s’efface pas une fois la recherche terminée ? Et comment, dans nos restitutions, préserver la confiance tout en maintenant l’exigence scientifique ? En définitive, « faire de la recherche chez soi » c’est habiter une zone où les liens façonnent autant le chercheur que sa recherche, et où chaque récit reçu devient une épreuve autant qu’une ressource.