Être chercheur du Sud dans un partenariat universitaire Nord-Sud : entre défis éthiques et invisibilisation du statut familial

Être chercheur du Sud dans un partenariat universitaire Nord-Sud

entre défis éthiques et invisibilisation du statut familial
29 Avril 2026
Vedaste Cituli
Photo Vedaste

Comme l’écrit Kadri & Bédard (2005), c’est depuis les années 1960 que les universités du Nord se sont engagées dans la coopération au développement, principalement à travers le transfert de savoirs, la formation de cadres et l’appui technique dans des domaines clés comme la santé, l’agriculture et l’éducation. Pendant trois décennies, cette coopération s’est inscrite dans une logique paternaliste, où les priorités étaient dictées par les institutions du Nord.

Par ailleurs, à partir des années 1990–2000, sous l’impulsion d’organisations internationales telles que l’OCDE et la Banque mondiale, la coopération universitaire a évolué vers un modèle dit plus intégré, centré sur la lutte contre la pauvreté et le renforcement des capacités locales. Selon Kadri & Bédard (2005), les universités ont alors adopté des partenariats interuniversitaires fondés sur la réciprocité et la valorisation des savoirs locaux.

 

Cependant, malgré cette rhétorique de partenariat disent, Baud et al. (2019)  et  Melber et al. (2024), les rapports de pouvoir persistent. Selon Navarro-Flores (s.d.), le concept de partenariat est parfois perçu comme une façade rhétorique masquant une logique néolibérale d’intégration du Sud dans un marché global dominé par le Nord. Cette asymétrie se manifeste notamment dans la non-prise en compte de certains droits fondamentaux des chercheurs du Sud, comme le statut marital.

D’après le livre ‘’ Space for stories: Passion and vulnerability in research’’ publié par Ansoms (2024), les femmes chercheuses se trouvent dans des profonds dilemmes et charges mentales entre leur vie professionnelle et rôle parental. Sur un registre similaire, dans les contextes de crise sécuritaire, les chercheurs boursiers du Sud vivant au Nord sont confrontés à des tensions spécifiques liées à leur statut marital non reconnu. Dans de nombreuses cultures africaines, l’homme est perçu comme le pilier et garant de la sécurité familiale et la femme comme la responsable de prise des soins. Or, en contexte de mobilité académique, leur responsabilité est mise à mal. Dans les pays de l’Union Européenne en général et particulièrement en Belgique, les bourses de coopération universitaire ne prennent pas systématiquement en compte les dépendants (conjoint.es et enfants).

Comme le soulève le Rapport d’Evaluation Finale de Coopération 2017-20122 de l’ARES (2023, p40), c’est depuis les années 2000, avec la réforme de la coopération belge et la création de l’Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur (ARES) que les bourses se sont standardisées autour du boursier seul, excluant implicitement les familles. Cette exclusion engendre un isolement social, une baisse de productivité et parfois l’abandon de la recherche par certain.es.

Mon expérience personnelle, entre une année de master et trois ans de thèse, m’a confronté à des dilemmes profonds : comment concilier les exigences académiques avec les besoins familiaux ? Comment gérer l’éloignement affectif et les responsabilités parentales à distance ? Souvent, plusieurs questions nécessitent l’intervention directe de parent et, étant loin de la famille, un déséquilibre mental se lit sur le quotidien du nouveau célibataire géographique. Je me souviens de mon retour en RDC en décembre 2022, après six mois en Belgique. Mon fils, alors âgé de 10 mois à mon départ, croyait que son père vivait dans le téléphone. Un collègue m’a confié que lors de son retour d’après 1 an, son propre fils avait pleuré durant une semaine, croyant que sa mère vivait avec un inconnu (Entretien avec un professeur de l’Université Catholique de Bukavu, le 06/09/2025).

Loin de présenter avec force détail, l’apport de cette exclusion des dépendant.es dans la dissolution de certains couples des boursiers, des dilemmes éthiques s’installent de plus en plus en période de crise sécuritaire. Souvent, les boursiers du Sud se trouvent dans des difficultés de choix entre l’abandon de la famille au Sud ainsi que son exposition à l’insécurité, en dépit des sacrifices déjà encourues.

Cette dynamique de coupure familiale se pose encore plus en période de crise sécuritaire. En janvier 2025, alors que je collectais des données à Bukavu, la rébellion de l’AFC/M23 s’approchait de Goma. En janvier, la ville tombait, menaçant Bukavu. Les mesures d’évacuation pour les étrangers ont débuté, mais malgré ma carte de résidence belge et un passeport valide, je me suis retrouvé face à un dilemme : fuir seul ou rester avec ma famille exposée au danger.

Ces questionnements, amplifiés par les bruits de guerre, ont révélé les inégalités cachées dans les dispositifs de coopération. Malgré l’obtention préalable d’une autorisation de séjour en zone rouge délivrée par l’UCLouvain et d’une assurance FNRS, aucune attention particulière ne m’était accordée. Seuls les messages de ma promotrice et de collègues belges ont témoigné d’un soutien moral.

Aussi, les boursiers dits en sandwich ont également été négligés. Un collègue m’a raconté qu’au moment de la chute de Bukavu, il recevait un email du centre Placet lui demandant de déménager sa chambre, sans égard pour la situation dramatique qu’il vivait (Entretien avec un boursier ARES, Aout 2025).

Cette situation témoigne comment les chercheurs du Sud dans les programmes de coopération universitaire vivent dans une tension profonde entre les principes affichés de partenariat et les réalités vécues sur le terrain. L’exclusion des dépendant.es dans les dispositifs de bourse, l’absence de soutien en période de crise et la non-prise en compte du statut familial traduisent une forme d’invisibilisation des besoins humains fondamentaux. Pour que la coopération soit réellement éthique et équitable, elle doit intégrer les dimensions affectives, sociales et culturelles des chercheurs, et reconnaître leur pleine humanité au-delà de leur statut académique.

Vedase Cituli est doctorant à l’Université Catholique de Louvain

Leave your comment