Espion, complice ou chercheur ?
D’après Martineau (2007) et Doucet (2002), les questions soulevées par les possibilités techniques et scientifiques, ainsi que leurs conséquences éventuelles pour l’ensemble du vivant, sont à l’origine de l’institutionnalisation de l’éthique de la recherche. Celle-ci est devenue une organisation structurée au tour des principes éthiques. Ceux-ci, orientés généralement vers la sécurité des sujets de la recherche, servent à réguler la conduite du chercheur, sa relation avec les participants et à en certifier la moralité.
Deux de ces principes retiennent notre attention dans cette réflexion : la transparence et le consentement libre et éclairé. La transparence implique que le chercheur explique à ses interlocuteurs la recherche et son objectif, et leur donne accès aux informations de base au fondement de sa recherche. Ensuite, le consentement est souvent défini comme l’accord volontaire, c’est-à-dire libre et éclairé, pour un individu ou un groupe à prendre part à une recherche après avoir été informé du but de la recherche. Le consentement est une explication claire de l’étude, de ce qu’elle exigera des participants ainsi que leurs droits pendant et après la recherche. Selon Friedrich-Ebert-Stiftung (2021) le standard dans plusieurs protocoles éthiques exige que ce consentement prenne la forme d’une déclaration écrite et signée. Cette éthique procédurale est parfois critiquée du fait qu’elle ne prend pas suffisamment en compte des circonstances spécifiques où il est impossible d’obtenir un consentement écrit et/ou signé.
Ansoms et Cituli (2025) et Gagnon (2020) soutiennent que les réactions et les interactions avec les interlocuteurs devraient conduire au changement du mode d’expression du consentement, ce qui implique la nécessité de flexibilité des normes éthiques vis-à-vis du terrain. En dépit de la césure entre la bureaucratie des comités éthiques et le terrain, cette littérature insiste sur la nécessité du consentement, quelle que soit sa forme, orale, écrite ou tacite, comme une des manières respectueuses de conduire une recherche.
Cependant, une question qui n’est pas abordée au sein de cette littérature tourne autour de la sécurité du chercheur qui peut aussi être menacée par les modalités d’accès au consentement, surtout en contexte de conflit armé. Face à l’incertitude d’un tel terrain, n’est-il pas envisageable de mener une recherche tout en bousculant cette norme de l’Ethique classique ? C’est ce que suggère notre expérience de terrain en mars 2025 autour du carré minier de Lomera, à l’Est de la RDC, contrôlé par des militaires. L’étude a été menée à notre compte, dans le cadre de nos recherches sur les violences sexuelles et celles basées sur le genre en période de conflit armé. Il nous paraissait important d’investiguer à chaud sur ces violences dans un contexte inhabituel d’anomie ; l’objectif étant de comprendre leur manifestation en dehors de tout mécanisme de surveillance et de répression.
En mars 2025, nous sommes arrivés au carré minier de Lomera ouvert depuis novembre 2024. Notre objectif était de nous entretenir avec quelques personnes sur le lieu. A notre arrivée, nous avons trouvé ce site sous contrôle de militaires.
Ces individus étaient — à ce moment — inoffensifs, mais leur présence modifiait le comportement des habitants du camp. Les creuseurs, les transporteurs de sable, les hommes et les femmes se montraient très actifs et ouverts aux échanges : tout nouveau venu y était perçu comme un potentiel actionnaire, exploitant minier ou homme d’affaires. En revanche, ils demeuraient très réservés sur certains sujets. Toute question en dehors des affaires éveillait soupçons et méfiance.
Nous nous étions approchés d’un puits d’or pour échanger avec des creuseurs. Quand nous disions à l’un d’eux que nous souhaiterions échanger avec lui, son coéquipier l’avertissait : « attention, c’est un journaliste ». Un autre murmurait en langue locale : « c’est l’un d’eux, il nous espionne ». Nous en déduisions l’éventualité de consignes données par les tenants du site de ne pas parler aux journalistes, et encore moins aux chercheurs. La réserve et le secret sur les activités du site étaient de mise, sous peine de nuire à la réputation des responsables. De leur côté, les habitants étaient méfiants et soupçonnaient tout curieux d’être complice ou espion recruté par les militaires.
Dans ce contexte, le dévoilement de notre statut de chercheur et la sollicitation du consentement, oral ou écrit, étaient devenus un danger pour notre sécurité. Pour contourner cette impasse, en nous inscrivant dans la logique de Perseil(2018), nous avions finalement choisi de recourir au déguisement, en nous faisant passer pour des investisseurs à la recherche d’informations. C’était pour nous la seule façon de pouvoir récolter des données inédites sur la manifestation des violences sexuelles et celles fondées sur le genre dans une zone de non-droit.
Ainsi, après un tour de reconnaissance du site, nous avons approché des creuseurs, transporteurs, professionnelles de sexe et autres catégories de personnes auprès de qui nous avons recueilli des données. La précaution était de ne rien promettre sous peine de laisser nos interlocuteurs dans une situation d’attente qui pourrait influencer tant leur sécurité psychologique que la nôtre.
En outre, autour d’une bière, dans un débit de boisson, nous avons provoqué un débat autour des activités dans le site, ce qui nous a permis d’accéder à d’autres avis dans une forme de focus group improvisé. Il était impossible de prendre des notes, et en dehors du consentement, nous avons considéré impossible de procéder à l’enregistrement. Cependant, les informations recueillies se sont rajoutées aux données rassemblées.
Dans tous les cas, nous étions confrontés à un dilemme moral particulièrement difficile. D’un côté, renoncer à la recherche semblait la seule manière de respecter l’ensemble des principes éthiques, mais cela revenait à passer à côté d’une occasion unique de documenter une dimension essentielle de notre étude, à un moment crucial de son évolution. De l’autre, accepter de travailler en infiltration ouvrait la possibilité d’accéder à des informations précieuses, mais au prix d’une transgression des règles éthiques fondamentales et d’un risque réel de trahir la confiance de nos interlocuteurs. Ce choix, bien que contestable sur le plan moral, apparaissait alors comme la seule voie pour appréhender une problématique qui nous tenait profondément à cœur.
Au sein de ce dilemme, nous avons donc fait un choix. Il était certes imparfait, mais en accord avec les contraintes et les opportunités qu’offrait le terrain. En outre, nos objectifs n’étaient pas motivés par la simple collecte de données pour une publication scientifique. Il s’agissait plutôt de la volonté de comprendre et de documenter, à ce moment crucial, un sujet sur lequel nous travaillons depuis longtemps.
Notre expérience met en évidence les limites d’une application uniforme des principes éthiques à l’ensemble des disciplines et des situations de recherche. Elle invite à relativiser l’éthique procédurale, notamment en ce qui concerne la question du consentement en sciences sociales, et rejoint en cela la position de Gagnon qui plaide pour une « démédicalisation » de l’éthique de la recherche, particulièrement dans ce champ disciplinaire. D’après cet auteur, les principes éthiques fondamentaux — parmi lesquels l’autonomie des personnes et, par extension, le consentement libre et éclairé — ont été conçus à l’origine pour encadrer la recherche médicale, en particulier l’expérimentation de nouveaux traitements. Dans cette perspective, leur transposition directe aux sciences sociales n’est pas toujours pertinente.
En effet, si l’obtention d’un accord préalable s’impose face aux risques potentiels liés à l’expérimentation sur l’être humain, la nécessité de cette exigence paraît moins évidente dans certaines enquêtes en sciences sociales, dont les retombées comportent rarement des dangers significatifs pour les participants. Reste toutefois une question fondamentale : avec quelle légitimité le chercheur peut-il, de manière subjective, estimer que les risques sont minimes ? Qui, ou quoi, l’autorise à poser un tel jugement ? En d’autres termes, n’existe-t-il pas un risque que le chercheur s’arroge le droit de décider à la place de ses interlocuteurs, ou que la science — en fin de compte — serve de justification à tout ?
En dépit de cette perplexité, à côté de l’éthique procédurale qui est générale, il faudrait associer une éthique située qui offre au chercheur la possibilité d’aller au-delà des procédures et de tenir compte des différentes situations locales qui se présentent à lui. Notre expérience de terrain à Luhihi, induit que le comportement éthique ne peut être entièrement anticipé au bureau. Il devrait également se co-construire in situ, à travers l’interaction entre le chercheur et ses interlocuteurs. Comme le soutient Martineau (2007), en sciences sociales, l’on devrait développer des micro-éthiques, moins normatives que réflexives en ce qu’elles se veulent écoute et ouverture à ce que vivent à la fois le chercheur et ses interlocuteurs dans leurs interactions.
Néanmoins, une telle éthique pose le problème de la légitimité et de la qualité d’appréciation/jugement du chercheur. Compte tenu des enjeux moraux, émotionnels et sécuritaires que ces situations comportent, ces décisions devraient être discutées collectivement, au sein d’équipes connaissant bien le contexte. Ce travail d’accompagnement permettrait d’assurer une réflexion continue sur l’impact des choix éthiques du chercheur, tout en l’aidant à naviguer entre la rigueur des principes et la complexité du réel.