Deadline ou sécurité ? Penser le dilemme du chercheur en contexte instable

Deadline ou sécurité ?

Penser le dilemme du chercheur en contexte instable
5 Février 2026
Espoir Mugabo Kulimushi
Espoir Mugabo

Depuis plusieurs années, les sciences sociales interrogent la place du corps, des émotions et des contextes dans la production du savoir (Pierre 2022 ; Hert 2014). Les recherches menées par (Mira 2025 ; Puig de La Bellacasa 2013 ; Elliott & Culhane 2021), ont mis en lumière que la recherche n’est plus conçue comme un processus neutre, mais comme une pratique située, ancrée dans des réalités matérielles, affectives et politiques. D’autres recherches qui se sont inscrit dans une  perspective critique mettent en évidence les asymétries de pouvoir entre Nord et Sud, les rapports de domination sur le terrain et les inégalités structurelles du monde académique (Haraway 2013 ; Robichaud & Schwimmer 2020 ; Naudin 2023).

 

Pourtant, une dimension demeure peu explorée dans la littérature existante, celle de la production académique en contexte de guerre ou de crise sécuritaire, non pas comme objet d’étude mais comme condition vécue par les chercheurs. La littérature reste largement silencieuse sur l’expérience de rédaction scientifique dans des situations marquées par l’urgence, l’incertitude et la précarité, alors même que les normes universitaires reposent sur une temporalité linéaire et performative, difficilement compatible avec le temps fragmenté et chaotique des conflits.

En effet, depuis 2022, l’Est de la République Démocratique du Congo connaît une intensification des violences avec la reprise des hostilités du Mouvement du 23 mars (AFC/M23), soutenu par certaines forces politiques et militaires proches du Rwanda. La rébellion a successivement pris Goma, progressé vers le Sud-Kivu et installé des administrations parallèles, jusqu’à occuper la ville de Bukavu et des points stratégiques comme l’aéroport de Kavumu, tandis que les médiations internationales peinent à contenir l’escalade.

C’est ce contexte qui a marqué la rédaction de mon mémoire de master, tout en préparant des dossiers de bourses doctorales. L’accès irrégulier aux locaux, les coupures d’électricité et l’absence de connexion Internet ralentissait chaque étape, transformant la progression de mes recherches en un véritable acte de résistance face à l’imprévisibilité du quotidien.

Ce blogue, alors, se propose de répondre à une question importante. Comment les académiciens peuvent-ils concilier les exigences de performance académique avec les contraintes imposées par un environnement marqué par des crises sécuritaires et géopolitiques et quelles leçons éthiques issues de crises qui peuvent à la transformation des normes de l’univers académique mondialisé ? Comment un chercheur comme moi doit-il naviguer pour élaborer des projets de thèse et de mémoire de Master, en plein contexte de résurgence du conflit armé dans l’est de la RDC ?

Durant la période où ces tensions étaient vécues, des obligations académiques telles que répondre aux appels à projets, aux concours doctoraux et aux échéances universitaires se succédaient sans interruption. Ainsi, les tâches qui m’incombaient consistaient en la rédaction des projets de recherche pertinents, la mise à jour de curriculum vitæ et la production de lettres de motivation. Dans le contexte mentionné, il est à noter que les dossiers ne comportaient aucun espace ni champ destiné à expliciter les obstacles rencontrés. De plus, aucun espace n’était prévu pour indiquer que les bruits de tirs perturbaient fréquemment la concentration.

Conscient que l’univers académique repose sur une logique propre, caractérisée par des notions de performance, de mérite et de régularité, s’inscrivant dans une temporalité linéaire, planifiée et universelle, j’étais tenu à m’y conformer, et ce en dépit de cette réalité. Dans le cadre d’une situation de crise, je me rendais compte que le temps ne s’écoule plus de manière linéaire, mais se caractérise par une suspension, une fragmentation et une imprévisibilité accrues. Cependant, il m’était impératif de maintenir les performances, comme si de rien n’était.

Dans un environnement marqué par l’insécurité et les menaces constantes, la rédaction de mon projet de thèse est devenue un acte de survie intellectuelle. Malgré le bruit des incursions et des alertes, j’ai persévéré, transformant chaque étape en une victoire sur les émotions négatives. Contre toute attente, mon projet a été retenu, aboutissant à une bourse doctorale.

Cette réussite, bien que personnelle, met en lumière une dissonance entre la reconnaissance académique et les conditions réelles de travail sur le terrain. Les évaluateurs n’ont pas été informés du contexte chaotique dans lequel le projet a été conçu, soulignant ainsi l’écart entre les procédures institutionnelles et la réalité vécue par les chercheurs en zones de crise.

Cette expérience révèle les défis auxquels sont confrontés les chercheurs dans des environnements instables : une adaptation constante aux exigences institutionnelles, une gestion de la dualité entre ambition intellectuelle et impératifs vitaux, et une résilience forgée dans la confrontation quotidienne avec l’incertitude.

Pour que les projets de recherche en contexte de crise soient véritablement efficaces, il est essentiel d’intégrer les réalités du terrain dans les procédures institutionnelles. Cela implique une reconnaissance des conditions de travail spécifiques, une flexibilité dans les démarches administratives et une prise en compte des défis uniques auxquels font face les chercheurs engagés dans ces environnements.

Ainsi, la véritable avancée réside dans la création de mécanismes de soutien adaptés, permettant aux chercheurs de conjuguer excellence académique et engagement sur le terrain, tout en assurant leur sécurité et leur bien-être.

Cette expérience m’a permis de comprendre que la recherche n’est jamais neutre, et encore moins décontextualisée. Les conditions de production du savoir sont intrinsèquement liées au contexte. Rédiger depuis une zone de conflit ou d’instabilité n’est pas un handicap, mais apporte un éclairage particulier, souvent absent des récits dominants.

Elle m’a également montré l’importance d’une éthique de la recherche ancrée dans les pratiques réelles. Il apparaît comme une inégalité flagrante d’imposer aux chercheurs évoluant dans des contextes de crise les mêmes rythmes, exigences et critères que ceux des environnements stables. Cette homogénéisation tend à masquer les disparités structurelles et à éliminer les perspectives des voix issues de territoires en proie à des tensions socio-politiques.

Il est donc essentiel de reconnaître la pluralité des conditions d’existence et de valoriser les savoirs qui en émergent. Cela implique une réflexion sur les méthodes de validation scientifique, tenant compte des dimensions politiques, émotionnelles et contextuelles propres aux travaux de terrain. Cette expérience met en lumière l’importance d’une production de savoir responsable, incarnée et attentive aux marges d’où elle naît, avec toute leur complexité et richesse.

Le dilemme entre célérité et sécurité se pose avec acuité. Malgré sa cruauté, la nécessité de s’exprimer par l’écriture demeure impérative. Il s’agit de porter ce paradoxe en soi et de l’exprimer de manière qu’il soit compris dans sa globalité et ses implications. Fournir ce témoignage n’a pas pour but de se plaindre, mais d’initier une rupture avec les narrations prédominantes dans le champ de la recherche. À l’attention de ceux et celles qui, comme moi, écrivent depuis des marges instables, il est essentiel de reconnaître la valeur inestimable de nos voix. Cette expérience constitue un atout précieux pour le monde académique.

Espoir Mugabo Kulimushi, Angaza Institute, Bukavu

 

 

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