Écrire, c’est résister. Penser, même dans la détresse, c’est rester humain.
Le 14 février 2025 restera à jamais gravé dans ma mémoire. Ce jour-là, les détonations d’armes lourdes et légères ont envahi Kamanyola, mon village d’origine, situé dans la plaine de la Ruzizi, au Sud-Kivu. Les affrontements entre les FARDC et les groupes d’autodéfense Wazalendo, sur fond de progression de la rébellion de l’AFC/M23, ont précipité des milliers de familles dans l’exil, ma famille et moi y compris. Nous avons fui, quittant en urgence notre maison, nos habitudes, nos repères. Notre seul objectif était de survivre. La seule issue possible était de traverser clandestinement la frontière burundaise. Le Rwanda, considéré comme partie prenante au conflit, n’était pas une option. La traversée s’est faite dans des conditions dramatiques : flotter sur des sacs plastiques contenant nos effets dans la rivière Ruzizi au péril de nos vies. Entre peur du courant d’eau et espoir têtu, chaque sac flottant portait notre dignité, nos souvenir et notre survie. Cette expérience n’est pas qu’un souvenir traumatique ; elle est aussi devenue un point de départ pour une réflexion existentielle : jusqu’où ne peut-on pas aller pour sauver sa peau ? Dans un contexte de refuge forcé et d’incertitude permanente, la recherche est-elle possible et constitue-t-elle un devoir incontournable pour le chercheur ?
Mon parcours rejoint celui d’autres chercheurs contraints à l’exil, mais il ne peut être mis sur le même plan. Chaque contexte révèle des réalités particulières : certains bénéficient de réseaux d’accueil et d’un soutien institutionnel, tandis que d’autres, comme moi au Burundi, affrontent la précarité extrême sans appui académique. Réduire ces situations à une même catégorie de « scholar at risk » occulte des différences essentielles. Les reconnaître permet de comprendre la diversité des trajectoires et les inégalités de visibilité internationale.
Face à cette réalité, des tensions majeures s’imposent. L’impératif de survie (nourrir et protéger sa famille, se mettre à l’abri, éviter la maladie) devient prioritaire, reléguant la recherche au second plan, presque comme un luxe inaccessible. Comment produire du savoir quand on dort dehors, sans électricité ni internet, dans l’incertitude du lendemain ? À Rugombo (Burundi), j’ai vécu plusieurs jours à la belle étoile dans un terrain de football avant d’être accueilli dans des écoles. Refusant le transfert vers le camp de Rutana, réputé invivable, j’ai rejoint Bujumbura. J’y ai survécu difficilement avec ma famille, deux mois et demie, porté par l’espoir tenace d’un retour rapide au pays.
Pendant tout ce temps, mes projets scientifiques sont restés en suspens. Aucun article rédigé, aucune lecture approfondie, aucune activité de recherche possible. Mais comment continuer à apprendre quand il s’agit d’abord de survivre ? Lorsque l’on vit dans l’incertitude permanente, le cerveau est accaparé par des préoccupations basiques de survie.
Cependant, comme me l’avait dit un jour un chercheur senior : « Il faut toujours tout faire pour dormir moins bête ».Ainsi, malgré cette précarité extrême, l’esprit n’est jamais totalement éteint. Même dans l’exil, même sous la tente ou sur le sol froid d’une école burundaise, la pensée résiste. Je continuais à réfléchir, à observer, à analyser. Mais cette réflexion prenait une autre configuration : elle devenait plus intuitive, plus connectée à la réalité brute, moins académique dans sa structure mais plus humaine dans son essence.
Pour certains, continuer à écrire, à produire des analyses, peut être une forme de résistance, un acte pour refuser de céder à la barbarie, pour affirmer son humanité malgré l’effondrement social. Mais pour d’autres, cela peut sembler incohérent et égoïste. Comment philosopher sur la guerre quand on ne sait pas si son enfant mangera demain ? Pour ma part, je pense que la recherche peut et doit continuer, mais sous d’autres formes. Il ne s’agit pas nécessairement de poursuivre des recherches « classiques », avec enquêtes rigoureuses, lectures théoriques et publications indexées. Il s’agit plutôt de documenter l’expérience humaine en temps de crise, d’en faire un matériau de réflexion pour penser autrement le rôle du chercheur. En situation de refuge, le chercheur devient à la fois acteur et témoin. Il vit ce qu’il étudiait auparavant à distance : le déplacement forcé, la précarité, la violence structurelle. Cette proximité avec la souffrance collective offre un regard unique, mais pose aussi des défis éthiques : comment écrire sans tomber dans le pathos ? Comment témoigner sans instrumentaliser sa propre douleur ou celle des autres ?
Mon expérience de refuge m’a donc appris plusieurs enseignements majeurs. Premièrement, le chercheur n’est pas protégé des épreuves. J’ai passé plusieurs nuits à la belle étoile dans un terrain de football à Rugombo, découvrant que mes connaissances n’empêchaient ni la faim ni l’insécurité ; deuxièmement, les méthodes de recherche doivent se réinventer. Au Burundi, sans électricité ni internet, c’était impossible de travailler selon les normes académiques. Je notais alors les observations rapides dans un carnet, transformant des gestes quotidiens en matière de réflexion. Ensuite, écrire devient un acte de résistance. Même sous une tente ou dans une salle de classe réaménagée, griffonner quelques lignes me permettait de refuser le silence, d’affirmer ma dignité intellectuelle et de continuer à penser malgré la peur. Et enfin, vivre la précarité transforme le regard du chercheur. Chercher de l’eau potable, patienté pour un peu de nourriture, m’ont rapproché de ceux que j’étudiais autrefois à distance. Je partageais désormais leurs conditions, ce qui donnait à ma réflexion une profondeur nouvelle. Ces expériences m’ont marqué durablement : je ne suis plus le même chercheur.
En conclusion, mon témoignage n’est pas un récit héroïque. Il ne s’agit pas de me présenter comme un résistant courageux, mais comme un chercheur ordinaire confronté à des circonstances extraordinaires. Des contextes de guerre font vivre le calvaire à plusieurs chercheurs ; mais dans un contexte d’absence de réseau de soutien, la situation a été beaucoup plus éprouvante pour certains. Ainsi, je partage cette expérience pour ouvrir un débat : peut-on ou doit-on continuer à chercher quand on lutte pour survivre ? Je n’ai pas de réponse définitive. Mais je suis convaincu d’une chose : même dans l’exil, même dans la précarité, penser reste un acte essentiel. La recherche, dans ces contextes, ne doit pas forcément viser la production académique classique, mais elle doit permettre de documenter, de réfléchir, de transmettre. Écrire, c’est résister. Penser, même dans la détresse, c’est rester humain.