La décolonisation de la recherche prise en sandwich: vulnérabilité structurelle et géographie sécuritaire en contexte de guerre

La décolonisation de la recherche prise en sandwich

Vulnérabilité structurelle et géographie sécuritaire en contexte de guerre
11 Mai 2026
Patient M. Polepole
patientpolepole

Selon Brooks & Timms (2023), la bourse sandwich va bien au-delà d’un simple soutien aux études ou à la recherche. Depuis les années 1970, elle représente une innovation à la fois pédagogique, diplomatique et politique dans la coopération Nord-Sud comme le mentionne Andersson (2017). Son principe est noble : permettre à des chercheurs et cadres du Sud Global d’alterner des séjours entre leur pays et une université du Nord, afin de se former dans un environnement international et de revenir enrichis de cette expérience pour transformer leur société, comme le révèlent Fox, Hossain & Robinson (2022). En théorie, l’idée semble porteuse d’une coopération équitable pour un transfert de connaissances dans les deux sens Nord-Sud et Sud-Nord. Mais, dans la pratique, cette mobilité met souvent en lumière les limites d’un système encore traversé par des logiques de sur-dépendance et une colonialité subtile qui continue de structurer les rapports entre le Nord et le Sud.

Cela illustre ce que Bisoka (2025) décrit comme une violence coloniale - un défi permanent et un héritage - avec lesquels les élites postcoloniales doivent composer non seulement dans le présent mais aussi dans l’avenir.

Aussi, selon Dados & Connell (2012), cette situation est le reflet des inégalités complexes persistantes - entre le Nord et le Sud - issues d’une longue histoire de colonialisme, de néo-impérialisme et de transformations socio-économiques différenciées. Ce qui maintient des disparités profondes en matière de niveaux de vie, d’accès aux ressources, savoirs et mobilité académique.

Recevoir une bourse de doctorat au Nord est souvent le rêve de toute une vie pour la plupart de chercheurs du Sud. En janvier 2023, j’ai moi-même reçu ce message tant espéré : « Cher Patient, nous avons le plaisir de vous communiquer que votre candidature à la bourse dans le cadre du PRD-ARES ‘Resource Rush’ a été retenu… ». Derrière cette réussite se cachait pourtant une autre réalité, beaucoup plus complexe, marquée par de contraintes structurelles et administratives quasi-perpétuelles.

Le parcours du doctorant boursier sandwich est souvent jalonné d’incertitudes permanentes, notamment liées aux démarches de visa, de logement et de permis de séjour. Même une fois délivrés, les permis de séjour ne couvrent que des périodes partielles. Cela contraint les boursiers sandwich à ne pas participer à certaines conférences au Nord, au moment où le permis de séjour a expiré.

À ces contraintes s’ajoute un régime salarial inégal et instable : les doctorants ne bénéficient d’un salaire conforme aux standards belges que durant deux à trois années sur les quatre de leur formation. Le reste du temps, ils doivent se contenter d’une prime de subsistance souvent précaire. Beaucoup se voient ainsi obligés de multiplier les consultances, les charges d’enseignement ou d’autres activités lucratives sans lien direct avec leur recherche doctorale, pour subvenir à leurs besoins existentiels.

Pour les boursiers mariés, la situation devient encore plus précaire : les coûts élevés et les restrictions administratives rendent difficile, voire impossible, la venue de la famille le cas échéant.  C’est ainsi que le chercheur boursier se retrouve littéralement pris en sandwich entre deux systèmes et espaces géographiques en controverse : d’un côté, la rigidité bureaucratique du Nord ; de l’autre, la vulnérabilité structurelle du Sud nécessitant beaucoup plus de réflexivité.

Un doctorant boursier sandwich dans une université Belge me confia : « Quand on regarde nos parcours depuis notre pays, c’est vrai qu’on peut se dire qu’on a eu de la chance. On fait partie des rares africains à avoir obtenu une bourse d’études en Belgique. Mais derrière cette belle réussite, il y a une autre réalité. On vit une grande fragilité administrative, on se sent parfois humilié, et notre situation financière reste très précaire, au-delà de ce statut de sandwich. Malheureusement, on ne peut pas en parler ouvertement… On a peur que le simple fait d’en parler nous fasse perdre le peu de privilèges qu’on a réussi à obtenir, essentiellement grâce à la lutte de nos promoteurs… Alors, on garde le silence… Quand on nous demande comment ça va, on sourit, on dit tout va bien. On fait comme si tout allait bien […] même si, au fond on est gravement vexé par cette situation remplie de contradictions institutionnelles et de déséquilibres qu’on ne sait malheureusement pas toujours exprimer, encore moins gérer. » (Extrait d’un entretien avec un doctorant boursier ARES, le 25/06/2025)

Cette expérience de déséquilibre structurel illustre la condition de nombreux chercheurs du Sud, pris entre la précarité des bourses sandwich et les inégalités institutionnalisées.

Selon Khelifa & Mahdjoub (2022) prendre en compte l’échelle géographique des défis permet de mieux comprendre comment les dynamiques locales et globales de la diversité et de l’inclusion se différencient et interagissent. Inspiré de Philo (2012), cette approche met en lumière la façon dont les espaces - qu’ils soient institutionnels, sociaux ou territoriaux - soutiennent, façonnent ou, au contraire, fragilisent la sécurité des chercheurs en mobilité. Elle aide à saisir les réalités vécues derrière les régimes de mobilité sandwich, souvent marqués par des inégalités spatiales et symboliques. En même temps, elle révèle comment se construisent les subjectivités et les rapports de pouvoir qui définissent une véritable géographie sécuritaire des mobilités académiques Nord-Sud, où se croisent aspirations personnelles, contraintes administratives et frontières invisibles comme le montrent Sim & Bierema (2025).

En février 2025, la vie de plusieurs chercheurs du Kivu fut bouleversée. Pour ce qui me concerne, la chute de Bukavu aux mains du M23 a rendu impossible mon retour au pays prévu à ce moment précis. Cette crise coïncida avec la fin de mon séjour au Nord. J’ai dû faire face à une série d’obstacles administratifs : renouvellement du titre de séjour, prolongation du logement, démarches restées sans réponse. Le silence du service des étrangers ou l’indifférence du service de logement m’ont plongé dans un vide administratif angoissant. Sans titre valide, je suis soudain devenu un sans-papiers en Belgique. Ma couverture maladie fut suspendue, mes avantages de transport supprimés. Au-même moment, j’ai reçu une mise en demeure de quitter mon logement universitaire. Le sentiment d’invisibilité institutionnelle – malgré un engagement de l’université face aux objectifs d’Equité-Diversité-Inclusion - fut éprouvant, tel que décrit par Bergeron-Leclerc et al. (2025).

Grâce à l’intervention de ma promotrice et de quelques autres encadrants, ma situation a pu être régularisée, tout comme celle de plusieurs collègues de l’équipe. Pourtant, nombre de chercheur.e.s du Kivu en mobilité sandwich m’ont confié avoir vécu les mêmes tensions : stress, sentiment d’abandon et peur de se plaindre. L’absence de réponse structurelle des universités du Nord face aux difficultés rencontrées par leurs doctorants et post-doctorants en contexte de crise montre que chaque problème finit par reposer sur l’implication personnelle du promoteur.

Ces incidents révèlent une conception très administrative de la sécurité : les règles standardisées sont peu sensibles à la complexité des situations vécues dans le régime sandwich. Le doctorant venu du Sud doit sans cesse solliciter son promoteur pour des démarches ordinaires devenues de véritables obstacles. Celui-ci se retrouve alors médiateur, protecteur, parfois même bouclier face à la violence d’une bureaucratie indifférente. Comme le montrent Kamoche, Kannan & Siebers (2014), au-delà de l’académique, cela expose une forme de violence symbolique et structurelle où les hiérarchies de la production du savoir se rejouent.

Face à ces réalités, plusieurs chercheurs développent des stratégies de résilience : réseaux de solidarité entre boursiers au sein d’un même laboratoire mais aussi entre personnes ayant un.e même promoteur.ices. Ces formes de solidarité facilitent la survie à travers des échanges informels d’informations sur les procédures administratives, l’entraide financière ou émotionnelle en contexte de crise sécuritaire. Ces gestes discrets forment une communauté de résistance, une forme de décolonisation par le bas au sein de l’Université belge. Ils rappellent que la recherche n’est pas seulement un exercice intellectuel, mais une expérience humaine ancrée dans des corps, des trajectoires et des vulnérabilités.Cependant, cette solidarité reste fragile et ne compense pas l’absence de réponses institutionnelles durables, laissant les chercheurs du Sud dépendants de soutiens individuels plutôt que de protections structurelles.

L’expérience des chercheurs en bourse sandwich en contexte de guerre montre que la décolonisation de la recherche - selon Nyenyezi et al.  (2020) - ne se joue pas seulement dans les mots, mais dans les pratiques concrètes de mobilité, d’accueil et de reconnaissance. Elle interroge les institutions, les solidarités et l’humanité des universités du nord, comme aussi les pratiques administratives sur-bureaucratisées et ‘validées’ par des orientations politiques dominantes.

La guerre, loin d’être un simple arrière-plan, agit comme un révélateur : elle expose les fractures d’un système de coopération encore trop centré sur les logiques du Nord. Décoloniser la recherche, c’est refuser que la précarité devienne une condition normale du savoir. C’est reconnaître, enfin, que derrière chaque boursier du Sud se cache un être humain pris entre deux mondes - ni tout à fait ici, ni tout à fait là-bas - mais toujours en quête d’un espace où penser et exister pleinement.

Patient M. Polepole est doctorant à l’Université catholique de Louvain

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